Les femmes et le sport, une histoire compliquée

Les mâles braillant devant la télé une bière à la main et les femmes confinées dans la cuisine à réchauffer des pizzas : voilà ce qu’évoquent, pour beaucoup, les mots « coupe du monde de football ». Le foot, ça, c’est un truc de mec ! Mais le rugby aussi, d’ailleurs ! Et la boxe. Tous les sports en fait (et je vous arrête tout de suite la gymnastique, ça compte pas, c’est pas un vrai sport, sinon on verrait des compétitions sur TF1).

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Oui, je sais…

Ça a beau nous agacer, le sport est un des domaines les plus chargés de stéréotypes sexistes. Entre les médias qui font souvent mine d’ignorer l’existence d’athlètes féminines et les représentations dominantes faisant du sport un intérêt spécifiquement masculin, il semble qu’il y ait encore beaucoup de progrès à faire.

Vous remarquerez au passage qu’au moment même où l’Assemblée nationale essaie d’accueillir plus de femmes et que la non-mixité militante s’attire les condamnation les plus outrées, les compétitions sportives restent strictement non-mixtes sans que qui que ce soit y trouve à redire.

Alors, pourquoi, ces différences ? Doit-on vraiment croire que les capacités physiques des hommes sont tellement supérieures aux nôtres qu’elles expliquent cet avantage ? L’amour du sport est-il inné chez eux ? Et nous, pauvres femmes que nous sommes, devons-nous nous résigner à ne jamais paraître légitimes dans ce domaine ?

Certain·es le croient. Mais si l’on s’intéresse à l’histoire du sport, on voit surtout que les femmes ont été volontairement tenues à l’écart d’un monde pensé comme essentiellement masculin.

Des origines marquées par les inégalités

Remontons aux origines : nos sports modernes, comme le football, le cricket ou la boxe, sont nés dans l’Angleterre des XVIIIe et XIXe siècles. C’est d’abord le passe-temps des domestiques, encadré par la petite noblesse des campagnes, puis des jeux collectifs s’organisent dans les Public Schools, de prestigieux établissements scolaires réservés aux jeunes hommes de l’élite sociale. La pratique sportive, réglementée et encadrée, doit permettre de canaliser la violence des jeunes hommes.

Le sport se construit alors autour d’un idéal « civilisateur », comme le moyen de former le caractère des jeunes bourgeois et de préserver leur masculinité. Aux yeux des élites, le sport tel que le pratique le peuple, et sa professionnalisation naissante, sont particulièrement illégitimes : chez les gentlemen, c’est une affaire de fair-play et de maîtrise de soi, que la perspective triviale d’un salaire tend à dénaturer.

Dès le départ, donc, le sport est une affaire d’hommes, dont les femmes sont explicitement exclues. Leur propre activité physique n’est même pas pensée comme un sport. Certes, à la Belle Époque, les femmes de l’élite jouent au badminton, au golfe, font de l’escrime, mais l’on n’y voit pas du sport. Aux yeux des contemporains, ce ne sont que des passe-temps mondains, acceptables parce qu’ils mettent avant tout en scène la grâce féminine.

Exception faite de ces privilégiées, les femmes n’ont aucun accès au sport : les paysannes, ouvrières ou domestiques ont très peu de loisirs : leurs journées de travail sont longues et fatigantes, pour un salaire bas. Et au-delà des obstacles matériels, les mentalités ne sont pas favorables à ce que les femmes se divertissent : le temps libre féminin est perçu comme de la négligence ou de la coquetterie. Ce que l’on attend des femmes, ce sont dévouement et travail incessants.

Des débuts timides à l’orée du XXe siècle

Quelques initiatives émergent pourtant au début du XXe siècle, preuve que certaines désirent déjà avoir accès au sport. C’est le cas de la « course des midinettes », autrement dit des ouvrières et employées des magasins. Unique en son genre, cette course réunit 2500 participantes pour une course de 12 kilomètres entre Nanterre et Paris.

4-9-21, Paris - Nanterre, course des Midinettes [épreuve de marche, les concurrentes au départ à Neuilly] : [photographie de presse] / [Agence Rol]
(source de l’image)

C’est aussi l’époque de la fondation de sociétés sportives féminines, comme Les enfants du Havre ou Fémina Sport. Ouvertes aux femmes de toutes origines sociales, encadrées par des épouses de notables, ces associations restent toutefois minoritaires, et le sport très masculin.

Ce premier mouvement s’intensifie tout de même dans les années 20, notamment sous l’impulsion d’Alice Milliat. Militante pour la reconnaissance du sport féminin, créatrice d’une Fédération sportive féminine internationale (FSFI), elle a incité le CIO à ouvrir les Jeux Olympiques de 1928 aux femmes. Leur participation à une épreuve de 800 mètres offre alors le spectacle sans fard de l’effort physique féminin et déclenche des réactions très négatives. : en 1932, les épreuves féminines de plus de 200 mètres sont interdites, et elles le resteront pour une bonne trentaine d’années.

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Quel grand homme, vraiment ! (source de l’image)

C’est que le sport, et encore plus les jeux Olympiques, sont pensés comme un espace de régénération et d’affirmation de la masculinité. Pierre de Coubertin, connu pour être le réformateur des Jeux Olympiques modernes, déclarait en 1912 que les J.O. constituaient « l’exaltation solennelle et périodique de l’athlétisme mâle avec […] l’applaudissement féminin pour récompense ».

Naissance de la culture de masse et persistance des interdits

Un grand tournant s’opère dans les années 60, avec l’avènement d’une société de loisir. La vie du plus grand nombre change radicalement, en plein cœur de ce que l’on appelle en France « les Trente Glorieuses » : naissance d’une culture de masse, équipement des ménages en biens domestiques et culturels, scolarisation à la fois plus longue et ouverte à un plus grand nombre. Dans ce contexte, il devient possible et acceptable pour les femmes d’avoir « du temps pour soi ».

Pourtant, l’accès progressif des femmes à l’activité sportive reste marqué par des différences sociales, bien plus que pour les hommes, et certaines disciplines considérées comme essentiellement masculines leur demeurent fermées. Par exemple, il est interdit aux femmes de concourir à un marathon jusqu’en 1984, de pratiquer la boxe en compétition jusqu’en 97, ou de combattre à l’épée, pour les escrimeuses, jusqu’en 98.

Pourquoi ces résistances ? Pour les sociologues, Jim McKay et Suzanne Laberge, c’est que la présence de sportives performantes démontre que les prouesses ne sont pas « naturellement » masculines. Le sport reste le lieu d’une mise en scène de la prétendue supériorité physique des hommes.

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Oui, bon, on a pas précisé le genre de prouesse, hein..

Une athlète performante est-elle une vraie femme ?

De là viennent les soupçons qui pèsent régulièrement sur les sportives les plus performantes : et si elles n’étaient pas de vraies femmes ? Ce sont peut-être des hommes déguisés qui cherchent une victoire facile ? Vous trouvez cette idée saugrenue ? Pas le CIO, qui a instauré des tests de féminité en 1966 pour les championnats d’Europe d’athlétisme, et les a généralisés par la suite.

Dans les années 50-60, les soupçons de non-féminité portaient principalement sur les sportives des pays de l’Est, leurs victoires prenant une valeur idéologique dans le contexte de la Guerre Froide. Ensuite, et encore aujourd’hui, ils touchent principalement les femmes racisées, issues des pays du « sud », qui ne correspondent pas à l’idéal féminin occidental – les tests étant maintenant réservés aux situations de « doute ».

Ainsi, Dutee Chand, une sprinteuse indienne, s’est vu refuser la participation aux Jeux du Commonwealth de 2014 parce que son corps produisait naturellement un taux d’hormones mâles trop élevé. Pour pouvoir concourir, il lui était demandé de suivre une thérapie médicale destinée à rétablir chez elle un taux « normal ». Cette dernière ne s’est pas laissé faire et a porté plainte auprès du tribunal arbitral du sport  : après tout, son soi-disant avantage n’est qu’une production naturelle de son corps, pourquoi devrait-elle le modifier artificiellement ? Elle a obtenu gain de cause en 2015 et peut concourir normalement, le tribunal estimant que l’on manquait de preuves scientifiques attestant d’un lien entre taux de testostérone et performance sportive.

Image illustrative de l'article Dutee Chand
« Alors, les rageux, on dit plus rien ? »  — Dutee Chand sur le podium du 100 m des Championnats d’Asie 2017 (source de l’image)

Malgré ses limites évidentes, la ségrégation genrée reste de mise au sein des compétitions, entretenant au passage l’idée que les performances masculines sont inatteignables pour les femmes. Il est pourtant impossible de comparer objectivement les résultats masculins et féminins : les sportives disposent de financements moindres, ont un moins bon accès aux infrastructures sportives, et n’ont même pas toujours la possibilité d’exercer de façon professionnelle.

Les femmes trop fortes pour faire du sport ?

Difficile, finalement, de justifier ce tabou qui pèse sur le sport féminin, d’autant plus que j’ai tendance à penser que l’exclusion des femmes s’explique moins par une incapacité physique que parce que les hommes ont longtemps eu peur d’être battus par une femme.

C’est ce qu’illustre avec éclat le changement des épreuves de tir aux jeux olympiques. Après qu’une femme, Shan Zhang, a battu en 1992 le record du monde et ses cinq concurrents masculins en un seul et même coup, elle a été modifiée : à partir des jeux suivants, hommes et femmes concourent dans des épreuves différentes, avec un nombre de coups inférieur pour les femmes, de façon à rendre toute comparaison impossible !


Sources

Image à la une : Équipe de hockey sur glace, Queen’s University, Kingston, Ontario, 1917.

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