Les petites étiquettes de Noël et le cauchemar des cadeaux

Pour certains, le mois de décembre est une source de réjouissances sans cesse renouvelées : ces bienheureux se délectent des décorations lumineuses, des chants de Noël et des papillotes multicolores. Ils préparent dans la joie la fête de Noël, de préférence enfouis dans un pull bigarré, et empaquettent leurs cadeaux avec amour. Leurs yeux ont même tendance à briller avec gourmandise à l’évocation des réjouissances de fin d’année.

Mais exception faite de ces belles âmes – qui sont, j’en suis sûre, beaucoup moins nombreuses qu’on voudrait nous le faire croire – nous sommes tous et toutes plongé·es jusqu’au cou dans les angoisses infernales des achats de Noël.

Pourquoi se casse-t-on autant la tête pour nos cadeaux de Noël ? Ne nous fions pas aux apparences les plus trompeuses, faites de belles intentions et de sentiments délicats : les cadeaux de Noël doivent obéir à un certain nombre de règles rigides, et les ignorer nous expose à la désapprobation générale.

Après tout, c’est bien normal, quand on compare Noël à toutes nos autres occasions de se faire des cadeaux (anniversaire, mariage, crémaillère, ou même cadeau-sans-raison-pour-faire-plaisir) : non seulement on doit faire des cadeaux à tous nos proches en même temps, mais on s’attend à en recevoir en retour de ces derniers. C’est là que les ennuis commencent : on ne peut pas juste recevoir avec plaisir les cadeaux qu’on nous fait, il faut aussi être sûr·e d’en avoir un pour chaque personne qui aura pensé à nous, au risque d’être étiqueté ingrat·e.

Et comment, me demanderez-vous, est-on censé·e savoir à qui faire un présent ? Officiellement, l’on vous conseillera d’en faire aux personnes que vous aimez et à qui vous avez envie de faire plaisir. Il s’agit principalement de notre famille, mais il ne vaudrait mieux pas oublier notre petit·e ami·e – si petit·e ami·e il y a, bien évidemment – et sans oublier les ami·es les plus proches, qui se font aussi très souvent des cadeaux. Mais pas toujours, bien sûr.

En fait, cette règle très souple laisse toute la place à notre appréciation personnelle, et c’est ce qui fait son essence : les cadeaux servent à délimiter notre cercle le plus proche. Si vous avez lu mon article de l’an dernier sur Noël, vous savez que cette fête peut être interprétée comme un rite d’intégration, qui sert à réaffirmer la force de nos liens avec notre entourage. C’est pour ça que l’on se retrouve souvent à fêter Noël plusieurs fois, pour ne surtout pas favoriser certains membres de notre famille aux dépends des autres.

Et c’est justement parce qu’ils symbolisent notre attachement que nos cadeaux se doivent d’être personnels. Ceux et celles qui cèdent à la facilité et offrent la même chose à tout le monde risquent, si leur stratagème apparaît, de se voir coller l’étiquette de personne indélicate.

Pour complexifier encore l’équation, si l’on veut éviter tout malaise, la valeur même des cadeaux entre en jeu. Réflexe écœurant et matérialiste, peut-être, mais nous calculons tous quasi-instantanément la valeur de nos présents. Ne sommes nous pas mal-à-l’aise quand on nous offre un cadeau beaucoup plus coûteux que le nôtre ? Tout se passe comme si la valeur du cadeau se devait d’être proportionnelle à l’intensité de notre attachement pour notre destinataire : plus gros pour Maman que pour la cousine éloignée, plus brillant pour sa chérie que pour une amie, et cætera... Nous aussi, nous devons coller une étiquette à nos proches pour évaluer la part de notre budget qui leur sera destiné.

C’est donc avec tout ça en tête que nous nous intégrons les flots humains qui grouillent dans les centres commerciaux au mois de décembre, nous métamorphosant en créatures colériques et violentes.

Bien sûr, en 2018, il existe des solutions confortables pour s’éviter les empoignades frénétiques. Avec un bon vieux tableur Excel, on peut faire des miracles : entrez d’un côté votre budget, de l’autre la liste de vos proches, associez à chacun·e un coefficient d’affection, qui pondérera la part relative de votre budget qui leur sera consacré, et, idéalement, renseignez aussi la valeur des cadeaux qu’iels vous ont fait précédemment. Certes, cela demandera que vous classiez vos proches : ça peut sembler cynique, mais l’efficacité a un coût, et vous avez besoin de fixer clairement leurs étiquettes.

Ensuite, vous pourrez commander vos cadeaux bien tranquillement depuis chez vous, grâce à la magie d’internet. Et si vous n’avez pas d’idée – c’est là que les bénéfices de la modernités se font les plus émouvants – vous pouvez consulter les sites spécialisés dans les idées de cadeau.

Ils s’adaptent à vos différentes étiquettes, en ajoutant la dernière qui manquait : le genre. Manifestement, hommes et femmes ont des goûts radicalement différents, alors autant chercher dans des listes de suggestions séparées.

Car après tout, quel homme se réjouirait de recevoir un cadeau de femme ? Il vaut mieux éviter toute ambiguïté, au risque de se voir gratifié d’une moue sceptique et d’un remerciement glacial.

Les suggestions de cadeau sont sur ce point fascinantes, parce qu’elles semblent dresser le portrait-robot des centres d’intérêt acceptables pour chaque genre. Pour un homme, privilégiez les cadeaux en lien avec l’alcool ou le barbecue. Pour plus de clarté, essayez de vous restreindre aux matériaux bruts, bois et acier. Pour les femmes, au contraire, préférez ce qui a trait au cocooning et à la beauté. Les teintes pastel sont cette fois admises.

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Avec tout ça, ne vous étonnez plus que les achats de Noël puissent représenter un calvaire : ils demandent une gymnastique intellectuelle certaine, et une capacité salutaire à se voiler la face sur la nature matérialiste de nos festivités.

Bien sûr, j’envie ces gens qui ne s’embarrassent plus des étiquettes, et distribuent des chèques dans de petites enveloppes en papier. Si posséder plus de 20 euros dans sa tirelire a quelque chose d’euphorisant quand on est enfant, force est de constater que l’effet est moins réussi à l’âge adulte. J’aime bien voir mon compte bancaire en forme, mais ce genre de cadeau de Noël ne fait que mimer à petite échelle ce que l’État fait pour moi tous les mois en m’envoyant une fiche de paie. Reconnaissez que ça fait moins esprit de Noël.

Alors c’est vrai que parfois, je me prête à rêver que je me libère de toutes ces contraintes, rendant chèque pour chèque, virement pour virement, avec une diabolique exactitude, transformant les échanges de Noël en un dérisoire flux monétaire – mais finalement, peut-être que c’est ça, Noël, quand les masques tombent ?

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