Quand l’idéologie prétend être du réalisme

Saviez-vous que l’esprit de contradiction avait été érigé au rang d’art de vivre chez les gaucho vindicatives ? J’ai, je l’avoue, un certain plaisir à prendre à contre-pied l’opinion majoritaire.

Par exemple, à propos de l’émission d’On n’est pas couché du 20 mai, ce ne sont pas les fake news candidement relayés par Vanessa Burggraf qui m’ont le plus agacée. Non, personnellement, c’est en entendant les propos de son collègue, Yann Moix, que j’ai frôlé la crise d’apoplexie.

Rappelez-vous, : à propos du gouvernement nouvellement formé, il défendait la répartition des portefeuilles, qui réservait l’économie à des hommes de droite, et laissait le « social » à la gauche. Tout à sa démonstration, il finit par affirmer la chose suivante :

Peut-être que la réalité est de droite, d’une certaine manière. [16:12]

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Je vous l’avoue, on ne peut pas être une gauchiste et entendre ce genre de chose sereinement. J’ai d’abord laissé exploser ma rage, sortant en trombe avec mes parpaings fétiches pour aller dégrader quelques devantures de banque. J’ai ensuite dessiné le symbole des dollars sur toutes les affiches de « La République en Marche » que je voyais, tout en chantant l’internationale à tue-tête.

Mais après m’être bien défoulée, je me suis demandée quelles devaient être, pour Yann Moix, les autres caractéristiques de la « réalité ». Est-ce que, d’une certaine manière, la réalité serait aussi celle des hommes ? Il est presque sûr qu’elle doit être blanche, et je me risquerais même à supposer qu’elle a une quarantaine d’années et dispose d’un salaire largement au dessus de la moyenne. Disons-le tout de suite : la réalité, c’est Yann Moix.

Ou du moins pense-t-il que la réalité, c’est le monde tel qu’il le voit, lui.

La naïveté de ses propos est d’autant plus flagrante que plus tôt dans l’émission, il nous parlait de la fin des idéologies :

Peut-être que le pragmatisme a remplacé l’idéologie aujourd’hui. [5:14]

C’est là qu’on voit que si ce monsieur connaissait mieux la notion d’idéologie, jamais il n’aurait pu proférer de telles absurdités. Parce que c’est dans la nature même de l’idéologie d’apparaître comme une interprétation juste et pragmatique de la réalité. Comment croire à sa mort, quand on ose dire à une heure de grande écoute que la réalité pourrait être de droite ? Non, la réalité n’est pas de droite, mais manifestation, les intérêts de Yann Moix doivent l’être un tout petit peu.

Mais au fait, qu’est-ce que l’idéologie ?

Le terme d’idéologie a diverses définitions, allant du système d’idées philosophiques à l’ensemble spéculatif nébuleux, en passant par les doctrines politiques. Habituellement, on aime à employer le terme pour discréditer l’adversaire, en opposant idéologie et réalité.

Mais l’acception la plus intéressante, et que j’emploierai ici, est celle qu’a développé Marx. Pour lui, l’idéologie, c’est une représentation du monde favorable aux élites. C’est par elle que l’ordre social est légitimé, en apparaissant comme bon et naturel, et que l’on identifie le bien commun aux intérêts des classes dominantes.

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On fait moins les malins, maintenant ?

Les exemples historiques du phénomène sont multiples  : l’on a cru que le roi était choisi par Dieu, ce qui légitimait son autorité absolue ; que les aristocrates possédaient des qualités supérieures aux autres hommes, ce qui rendait naturelle la division de la société en ordre ; que les femmes étaient faibles et irrationnelles, ce qui expliquait leur exclusion de la vie publique.

Si tout cela nous semble aujourd’hui invraisemblable, gardons à l’esprit que ces idées ont été tellement enracinées dans les esprits qu’elles étaient incontestables. Qu’est-ce qui nous fait croire que nous sommes sortis de cette ère, et que notre représentation du monde est plus lucide et juste que celle de nos ancêtres ?

Pour revenir à nos moutons télévisuels, quand Yann Moix prétend que la réalité est de droite, il ne pense pas que la réalité est homophobe ou contre la transparence en politique. Il pense en fait à la réalité économique :

Peut-être que la réalité est de droite, d’une certaine manière. Et que la réalité étant tellement violente, et la réalité étant toujours de droite, elle a des conséquences sociales où la gauche peut effectivement panser les plaies. [15 :16]

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Plus précisément, ce à quoi le chroniqueur fait référence, c’est au néo-libéralisme, et au capitalisme de marché : ce sont eux qui sont violents, et face à qui la gauche ne peut que « panser les plaies ». La droite libérale veut laisser libre cours à ces derniers, en orchestrant le retrait de l’État : elle défend les privatisations, un allégement de la législation, la réductions du nombre de fonctionnaires. Elle ne nie pas la violence que cela peut engendrer, mais affirme qu’il n’y a pas d’alternative, et que les individus doivent s’adapter à la réalité. Car c’est du marché, et de la création de richesses par les acteurs économiques – notre sacro-sainte croissance du PIB – que viendront le salut de la société.

Vous remarquez que cette vision de l’économie rejoint point pas point les intérêts des élites économiques, légitime leur position dominante, et assimile leur réussite au bien commun : ne serait-ce pas, justement, de l’idéologie ?

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L’idéologie comme seul discours explicatif valable

Vous pensiez peut-être que les médias étaient parfaitement neutres sur les questions économiques : si l’on entend qu’un son de cloche, c’est parce qu’il fait l’objet d’un consensus. Accrochez-vous à votre siège et préparez-vous à un choc, parce que je vais vous annoncer quelque chose de renversant : ce n’est pas le cas. Les médias dominants sont fortement biaisés, et ne laissent la parole qu’aux défenseurs de l’idéologie néo-libérale.

C’est ce qu’a montré notamment le site de critique des médias Acrimed, en étudiant la liste des experts économiques cités dans la presse : ils sont en majorité issus des banques, ou proches des syndicats patronaux. Les économistes dits « hétérodoxes », ou simplement les universitaires, sont largement sous-représentés.

capture d'écran ACRIMED économiePour prendre un exemple plus précis, toujours issu du site de l’Acrimed, sur les 37 économistes conviés à parler de l’Europe dans le Monde au premier trimestre 2015, on en recense :

  • 14 travaillant pour une banque
  • 6 employés d’une société d’assurance ou d’une société au service des banques et/ou des entreprises
  • 4 employés dans une institution « pro-euro » (BCE, institut patronal, agence de notation)
  • 4 « opposés à la liturgie de la zone euro »
  • 3 dont la position ne permet pas d’être classé dans une de ces catégories

Ils se sont partagés 75 apparitions au sein du journal, de telle sorte que seulement 5 % d’entre elles représentaient un point de vue critique quant à l’orientation actuelle de la politique de l’Union européenne.

De façon plus grossière encore, certains n’hésitent pas à adopter un point de vue uniquement focalisé sur les intérêts des entreprises, passant littéralement sous silence ceux des salariés. C’est par exemple le cas de ce reportage de France 2, qui présente les jours fériés de mai comme un dangereux handicap à la compétitivité des entreprises : le message est clair, les droits des salariés nuisent à l’activité économique – les week-end prolongés et autres vacances sont pourtant aussi des moments de consommation qui profitent à nombre d’entreprises.

france 2

De même, sur France Inter, les chroniques économiques de Dominique Seux, le patron des Echos, sont clairement orientées. L’Acrimed a d’ailleurs souligné que tout en défendant ardemment la doctrine néolibérale, il se présentait comme « modéré » et « raisonnable », incarnant « ce que pense, au fond, la majorité silencieuse » : en présentant une opinion radicale comme mesurée, il nage, au même titre que Yann Moix, dans les eaux troubles de l’idéologie. C’est qu’il lui semble impensable de porter sur l’économie un autre point de vue que le sien : il n’y aurait que la pensée néolibérale à être acceptable et pertinente.

Alors imaginez bien que quand un malandrin ose défendre un projet économique alternatif, comme, disons, au hasard, Jean-Luc Mélenchon, c’est un crime de lèse-économie des plus scandaleux. Toutes les ressources sont exploitées, de la violence verbales aux contre-vérités, pour décrédibiliser le malotru qui ne croit pas aux vertus du marché auto-régulé. C’est Chavez et Staline réunis en un seul homme, prévient-on, et il va ruiner la France en un rien de temps !

le figaro mélenchon

Son projet est en réalité peu révolutionnaire : il propose une politique de relance keynésienne, qui a régulièrement été pratiquée par le passé. Seulement, elle implique que l’État interviennent dans l’économie.

Alors pourquoi une telle indignation ? A mon avis, bien avant les éventuelles faiblesses de son programme, c’est parce que Mélenchon a le mauvais goût de ne pas partager leur lecture de l’économie. Ce faisant, il pourrait ébranler l’idéologie, en défendant une autre vision du monde. D’où l’hostilité qu’il a suscité de toutes parts, et qui s’est manifestée de façon parfois tout à fait incohérente.

C’est ainsi que Dominique Seux a critiqué le programme économique de Mélenchon par un savant mélange de contre-sens historiques et d’oublis opportuns. Je m’explique : Mélenchon voulait financer une partie de son projet par la création de monnaie, mais pour Seux, une telle politique est impensable dans le cadre européen, et a même causé la montée du Nazisme dans les années 30 – rien que ça. Pourtant, soulignent les journalistes d’Arrêt sur image, la Banque Centrale Européenne pratique déjà, une forme de financement monétaire, qui sert à racheter la dette des États. Et surtout, le financement monétaire n’a pas causé la crise « d’hyperinflation des années 1930 », mais celle de 1923. Les années 30 ont au contraire connu une déflation, produite par une politique d’austérité.

Cette petite erreur historique n’est pas anodine, elle révèle le refus d’admettre les conséquences désastreuses des politiques austéritaires. Elle laisse entendre que c’est le trop plein de dépenses publiques et d’inflation qui ont conduit au régime hitlérien lorsque les faits disent le contraire. Ce raccourci qui confond 1923 et 1933, souvent pratiqué outre-Rhin pour justifier l’orthodoxie budgétaire, est repris par beaucoup de penseurs français pour justifier la politique économique actuelle de la zone euro. C’est beaucoup plus qu’un lapsus, donc, c’est un déni.

Et des dénis, on pourrait en signaler encore bien d’autres…

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De l’utilité de l’idéologie pour les dominés

Mais maintenant que vous avez commencé à douter de la validité des discours dominants, vous vous demandez tout de même par quel miracle nous pouvons avaler toutes ces couleuvres. Pourquoi les travailleurs acceptent d’être exploités, et de ne toucher qu’une part infime de la richesse qu’il produisent ? Comment peuvent-ils accepter les injustices engendrées par le capitalisme de marché ? Il faut pour cela être profondément convaincu que c’est la nature même du monde économique, et qu’il ne pourrait jamais en être autrement.

Et c’est sûrement la plus grande force de l’idéologie, que d’être intégrée par l’ensemble de la société, et même par ceux à qui elle est défavorable. Sans doute est-ce le seul moyen de rendre la violence sociale acceptable : il faut qu’elle soit nécessaire, juste, naturelle, sans quoi la réalité serait trop insoutenable – et trop humiliante.

Ainsi, dans Le pouvoir des sans pouvoir, Vaclav Havel, prend l’exemple d’un marchand de légume vivant dans une démocratie populaire du bloc de l’Est, qui afficherait des banderoles avec des slogans communistes. Il n’a pas vraiment réfléchi à ces derniers, mais en installant les banderoles, il gagne sa tranquillité, parce qu’il signifie sa soumission au régime.

 Certes, si on lui donnait une banderole sur laquelle il est écrit « j’ai peur, c’est pourquoi j’obéis sans restrictions », il lui serait profondément pénible de l’afficher. Mais en enrobant la chose d’idéologie, il lui semble agir conformément à l’ordre de l’univers.

L’idéologie est le simulacre de quelque chose de « sur-individuel », dVaclav_Havele désintéressé, qui permet à l’individu de tromper sa propre conscience et de masquer au monde et à lui-même sa véritable situation et son modus vivendi. (…) La fonction initiale de l’idéologie – cette fonction d’alibi, est donc de donner à l’individu, victime ou soutien du système post-totalitaire, l’illusion qu’il est en harmonie avec l’ordre humain et avec l’ordre de l’univers.

L’idéologie, ce poison insidieux et omniprésent

Si la puissance de l’idéologie est évidente sur les questions économiques, elle ne s’y restreint pas : elle accompagne toutes les relations de pouvoir et de domination. Pourquoi des femmes tiennent-elles des propos sexistes, par exemple ? Est-ce parce que la nature les a réellement faites différentes ? Ou bien est-ce parce que la longue oppression des femmes s’est accompagnée de discours idéologiques la justifiant ?

Prenez encore les discours sur les banlieues : pourquoi défend-on systématiquement les policiers responsables de violence ? Pourquoi associe-t-on toujours les gens qui y vivent à l’islam radical, à la délinquance, au sexisme ? Est-ce que nous connaissons réellement ce monde-là, ou bien se fonde-t-on sur des préjugés largement répandus dans les médias, pour légitimer leur situation défavorisée ?

L’idéologie est partout, et contrairement à ce que l’on pourrait croire, elle n’est pas si facile à débusquer. Alors méfions-nous de ceux qui prétendent être simplement « pragmatiques », et se disent au-dessus des positions idéologiques. Ce sont peut-être eux les plus aveugles, qu’ils en soient conscients ou non.


Pour aller plus loin :

Médias, information et mondialisation libérale (version finale et intégrale du document du « Goupe Médias » d’Attac, sur le site de l’Acrimed) : une analyse des causes des biais des grands médias sur les questions économiques.

L’idéologie. Fausse conscience ou système de valeurs ? (revue Sciences humaines) : un bref historiques des différents emplois de la notion d’idéologie depuis ses origines.

La vidéo d’Usul sur le journalisme (disponible sur Dailymotion uniquement) :

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