Retour sur l’histoire du Front National, entre dédiabolisation, dérapages antisémites et « Le Penisation » des discours

Depuis l’annonce de la présence de Marine Le Pen au deuxième tour des élections présidentielles, nombreux sont ceux qui déplorent que les réactions soient bien différentes de celles de 2002. Point de « coup de tonnerre », mais un Macron qui se réjouit, et un Mélenchon qui répugne à en appeler au « front républicain », alors même que personne n’y avait manqué il y a quinze ans.

(Petit comparatif pour bien avoir le seum)

Oui, mais voilà : on s’y attendait, le choc de la surprise n’est plus là pour forcer les politiciens à conserver une mine grave et une attitude sobre, à l’instar de Jacques Chirac en 2002. C’est probablement que nous sommes des grenouilles qui n’ont pas remarqué que l’eau s’est progressivement réchauffée, mais il y a peut-être plus, derrière tout ça.

Le Front National a su se construire une image de parti acceptable, porteur d’un projet en rupture avec l’ordre actuel, délesté de sa xénophobie originelle. C’est sans doute une vaste blague, mais pour que ceux qui y croient soient si nombreux, il a fallu qu’elle ait été très bien orchestrée.

Mais au fait, depuis quand le Front National travaille-t-il à sa dédiabolisation ? Depuis que Marine Le Pen est à sa tête, en 2011 ? Ou avant 2002 et l’arrivée de son père au second tour ? A moins que ce soit depuis son origine même, quand le parti devait servir le projet électoral d’un groupuscule néofasciste.

La Première dédiabolisation : du groupuscule fasciste à un parti politique

Engagé volontaire en Indochine, puis en Algérie, où il reconnaît d’ailleurs avoir fait usage de la torture, Jean-Marie Le Pen n’a pas commencé sa carrière politique avec le Front National, mais en tant que député poujadiste. Le parti de Pierre Poujade, l’Union de défense des commerçants et artisans (U.D.C.A.) pour l’appeler de son vrai nom, est né d’une fronde antifiscale – des commerçants en difficulté ont tout bonnement refusé de payer leurs impôts. Il devient assez vite un parti d’extrême droite, dont le discours réunit les thématiques habituelles : antiparlementarisme, appel à balayer les politiciens, nationalisme et xénophobie. Poujade n’a pas hésité à tenir des propos du plus pur style antisémite face à Pierre Mendes-France. Une vieille tradition, vous comprenez.

Mais le mouvement s’essouffle assez vite, et après la défaite de Jean-Louis Tixier-Vignancourt, qu’il avait soutenu aux élections présidentielles de 1965, Jean-Marie Le Pen se met pour un temps en retrait de la vie politique. Sans doute en quête d’apaisement, il se consacre à sa maison de disques, la SERP, qui édite les doux chants de la Waffen-SS, ainsi que quelques inspirants discours du Maréchal Pétain. Pas de bol, il est condamné pour apologie de crimes de guerre.

A l’époque, l’extrême droite est fragmentée en une myriade de groupuscules, parmi lesquels se démarque l’ambitieux Ordre Nouveau. Créée en 1969 par Alain Robert et François Duprat, l’organisation est plus portée à prendre le pouvoir par la révolution que par les élections. Habituée aux affrontements avec les militants d’extrême gauche comme avec la police, adepte des actions commando et des saccages en tous genre, en plus d’être extrêmement critique envers le régime politique et ses institutions, elle relève clairement du néo-fascisme.

« la démocratie parlementaire (…) a suffisamment fait la preuve de son inadaptation et de son impuissance »
« Il est bien évident, à nos yeux, que les hommes ne sont ni libres ni égaux »

Pour un ordre nouveau, juin 1972, p.11 et 64

Un tournant s’opère pourtant, dans le but de participer pleinement à la vie politique du pays, mais aussi d’offrir des débouchées de carrière à ses membres : l’organisation souhaite se transformer en parti politique. C’est à ce moment que, dans une logique d’ouverture à des « notables nationaux », Ordre Nouveau prend contact avec Jean-Marie Le Pen.

Ordre-nouveau-FNEn 1972, le Front National est créé : pour avoir l’air plus crédible et acceptable, le parti doit rompre avec ses fondements originels. Il adopte un nouveau nom et un nouveau symbole, la flamme tricolore, directement inspirée du logo du parti néo-fasciste italien, le MSI. Son programme évolue aussi, se focalisant sur une critique populiste du système politique, tout en prenant une orientation plus conservatrice. Enfin, la mise en avant de Jean-Marie Le Pen, à qui est confié le monopole de la représentation frontiste, permet de renvoyer une image moins radicale, plus à même de réunir toutes les sensibilités de l’extrême droite.

La dimension néo-fasciste disparaît, avec la volonté de s’en tenir à la plus pure légalité, et de renoncer à l’usage de la violence. Mais cet effacement de l’identité du parti ne va pas sans tensions. Le 21 juin 1973, le meeting d’Ordre Nouveau, joliment intitulé « Halte à l’immigration sauvage », se clôt par des affrontements violents avec des militants de la Ligue Communiste – il faut croire qu’on ne se refait pas. Le local d’ON est perquisitionné par la police le lendemain, et une semaine plus tard, le gouvernement prononce sa dissolution, en même temps que celle de la Ligue Communiste. A ce moment, les anciens dirigeants d’Ordre Nouveau tentent, en vain, de prendre le contrôle du Front National, en exigeant notamment les deux tiers des sièges du bureau politique. Trop tard pour eux, le parti est entre de bonnes mains, et va y rester.

Les résultats du FN aux différentes élections de la décennie sont pourtant médiocres : aux élections présidentielles de 1974, le parti ne réunit que 0,74 % des suffrages, et il échoue à réunir le nombre suffisant de parrainages aux élections de 1981. Ce n’est encore qu’un agrégat de petits groupes dispersés, de quelques centaines de militants, qui réunissent les différentes sensibilités de l’extrême droite, mais guère plus.

Deuxième dédiabolisation : médiatisation  du Front National et « Le Penisation » des discours

Le tournant essentiel s’opère dans les années 80. En 1983, à Dreux, Jean-Pierre Stirbois mène campagne contre l’immigration et l’insécurité (tiens donc !). Obtenant 17 % des suffrages, il devient adjoint au maire : s’il ne réunit pas une majorité d’électeurs, l’événement produit un écho puissant. Dés lors, le Front National ne cesse de tenir la rampe médiatique.

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(Si on ne peut plus faire d’humour, hein…)

L’enchaînement des dérapages de Le Pen offre une nouvelle exposition au parti : ses propos négationnistes sur le génocide comme « détail de l’histoire », précèdent son mauvais jeu de mot sur le nom d’un ministre, « Durafour… crématoire », et lui valent finalement une condamnation pour « banalisation de crimes contre l’humanité ».

Le FN gagne pourtant en électeurs : il fait 11 % aux européennes de 84, fait élire 35 de ses membres à l’assemblée nationale en 1986 (c’était le temps de la proportionnelle), et obtient 14,4 % au premier tour de la présidentielle de 1988.

L’immigration, thème mineur dans les années 70, devient son cheval de bataille : le parti remet en cause les naturalisations accordées depuis 1974, et prône un renvoi « définitif mais progressif » des immigrés venus d’Afrique. Mais le FN n’a pas l’exclusivité de cette noble obsession : du gouvernement Barre qui met en place une politique d’expulsion avec la loi Bonnet, au maire communiste de Vitry qui n’hésite pas à sortir les bulldozers pour empêcher l’installation de 200 travailleurs maliens, la mode de la xénophobie se propage dangereusement bien. Une ethnicisation du discours politique a eu lieu : les problèmes de société sont maintenant reliés à l’origine des individus.

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Une du Figaro du 26 octobre 1985 (Vous comprenez pourquoi je préfère citer Le Monde ?)

C’est une véritable « Le Penisation des esprits » qui s’opère, pour reprendre les mots de Robert Badinter. Ainsi, Laurent Fabius explique que « le Front National pose de bonnes questions mais y apporte de mauvaises réponses », Mitterand veut « protéger l’emploi des français » en luttant contre l’immigration, et Jacques Chirac, lors d’un dîner-débat du RPR, se fend d’une tirade maintenant bien connue sur « le bruit et l’odeur » produits par les immigrés. Parce que, dit-il, « notre problème, ce n’est pas les étrangers, c’est qu’il y a overdose ».

Le Front National semble donc dépositaire d’une recette qui gagne, et dans laquelle le reste du monde politique puise allégrement.

Avec Bruno Mégret, numéro deux du parti entre 1988 et 1998, une nouvelle politique de respectabilité se met en place : les discours xénophobes prennent une tournure plus euphémisée, l’orientation ultra-libérale s’assouplit, avec la défense de la sécurité sociale (mais uniquement pour les nationaux), et de la hausse du SMIC. Il s’agit à la fois de toucher les classes populaires, et de se doter d’une « culture de gouvernement ».

Avec Marine Le Pen, une dédiabolisation achevée ?

On connaît la suite : avec 16,8 % des suffrages, Jean-Marie Le Pen arrive au second tour des élections présidentielles en 2002, véritable « coup de tonnerre » qui a manifestement ouvert la voie à sa fille. Elle prend la direction du parti en 2011,et accentue encore le caractère social de son discours, tandis que l’électorat du Front National se fait de plus en plus populaire. Des régions autrefois acquises à la gauche votent massivement Front National, comme le Nord-Pas-de-Calais. Si les électeurs déçus de la gauche ne se sont pas tournés massivement vers le FN, la plupart a choisi de s’abstenir, tandis que les anciens électeurs de la droite ont basculé à l’extrême droite.

Et, en 2017, elle arrive au deuxième tour des élections présidentielles sans provoquer la moindre surprise.

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Mais pourquoi vote-t-on FN ? Par-delà la diversité de l’électorat FN, on peut remarquer certaines tendances fortes. Quand on regarde la carte de la répartition du vote dans le pays, on peut voir que ce sont dans les territoires qui ont subi les effets de la crise économique avec le plus de force qui ont voté FN le plus massivement. Ainsi, le déclin de l’industrie lourde a donné lieu à un chômage massif dans l’Est et le Nord de la France. Le monde rural a été bien plus favorable au FN que les villes : c’est là que vivent notamment les classes moyennes qui n’ont pas les moyens de se loger en ville. Le coût des transports, l’éloignement des lieux de décisions, mais aussi le départ des services publics et la dissolution des sociabilités produisent un sentiment de relégation, et pour certains, de déclassement. Le discours « national-populiste » du Front National, qui veut s’adresser la France des laissés-pour-compte, trouve alors un écho favorable. Si toutes les régions où il est arrivé en tête ne sont pas touchées par un chômage massif, force est de constater que le Front National fait toujours de bons scores dans les zones les plus touchées par ce dernier.

Ce mouvement d’opinion semble avoir été admirablement accompagné par une partie de la presse, et notamment par le journalisme télévisuel. Ainsi, des journalistes d’Acrimed ont dénoncé la focalisation sur le thème phare du front national, à savoir la question de l’immigration et de l’origine ethnique. On a vu récemment, avec le cas du bar PMU de Sevran, une tendance à la dénonciation des musulmans, alors même que la crédibilité du reportage a été sérieusement mise en doute.

Nassira El Moaddem : « On y a été quatre fois, à deux reprises nous n’avons pas prévenu de notre arrivée (…) et à chaque fois, on a exactement la même chose, c’est-à-dire un bar PMU fréquenté pour ses courses hippiques qui est effectivement majoritairement masculin, mais où il y a une clientèle féminine. » (6 :57)

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Plus généralement, la multiplication du traitement des faits-divers violents et la focalisation sur la criminalité nourrissent un sentiment de crainte. La misère et les conditions sociales à l’origine de ces phénomènes sont pourtant ignorées, et l’on a tendance à assimiler violence et origines ethniques. Ainsi, entre 2003 et 2013, la part des faits divers dans l’offre globale d’information a presque doublé, passant de 3,6 % à 6,1 %. Leur traitement souvent alarmiste et dramatisé est propre à créer l’inquiétude et à amplifier l’importance de ces phénomènes.

Voyez plutôt
Paris la nuit : enquête sur une délinquance qui ne s’arrête jamais « Bagarres, courses-poursuites et femmes battues, avec David, immersion dans les nuits chaudes du XXe arrondissement » (2:37) (une fois que vous aurez vu ça, vous ne sortirez plus de chez vous après 18h)

Le traitement du Front National lui-même peut poser question, avec une focalisation sur les stratégies du parti, sur sa communication, sur ses conflits internes, au dépends d’une analyse de son projet politique et social. Traiter préférentiellement de sa progression, c’est le mettre sur le même plan que les autres partis, et en faire un acteur comme les autres du jeu politique. Au point que l’analyse même de sa dédiabolisation est devenue si récurrente qu’elle a pu participer à lisser l’image du parti.

Mais jusqu’où va la normalisation ?

Pourtant, il suffit de gratter un peu le vernis pour se rendre compte que le Front National est loin de s’être purgé de toute tentation fascisante ou antisémite. Chargé de la communication de la campagne, Frédéric Chatillon, ami de longue date de Marine Le Pen, est un ancien du GUD, qualifié dans une note des renseignements généraux datant de 1993 d’« activiste violent ». Avec un autre de leurs amis, le conseiller régional Axel Lousteau, ils ont longtemps été en contact avec un ancien dirigeant Waffen-SS, Léon Degrelle. Et les témoignages attestent qu’ils n’ont pas changé d’idéologie depuis :

« Et plus le groupe est restreint, et plus on se lâche sur des saluts nazis, des croix gammées…
-Dans ces soirées, est-ce qu’il est question d’Hitler ?
-Ah oui, Tonton ? Oui, bien sûr ! (…) Le négationnisme était omniprésent, ils rigolaient sur Auschwitz (…)
-Mais c’est dit sur quel ton ?
-Sur le ton de : on en a pas tué assez. »

L’eurodéputé Aymeric Chauprade a témoigné des réactions qu’il a affrontées après avoir quitté le FN :
« C’est pas forcément très facile de quitter un parti comme le Front National, qui est un parti qui n’est pas au fond culturellement habitué à la diversité des opinions et au débat. Vous avez évidemment des intimidations, des menaces de mort… »

Ajoutez à cela une volonté de limiter l’intervention de la presse – rumeur de création d’un ordre des journalistes, refus d’accréditer certains médias critiques, entraves récurrentes à la liberté d’informer… – ou les témoignages de la chape de plomb qui pèse sur les communes FN, et vous comprendrez que le Front National n’a rien d’un parti comme les autres.

La recette du succès

Ce qui ressort de l’histoire du Front National, c’est d’abord cette tension constante entre une idéologie nationaliste et la volonté de normalisation. Mais surtout, les succès électoraux du parti s’accompagnent d’une diffusion toujours grandissante de ses thèmes de prédilection. Quand en 2012, Sarkozy se déclare favorable à la préférence nationale, et que le gouvernement socialiste envisage la déchéance de nationalité pour les bi-nationaux, la frontière de l’inacceptable devient floue. Si les partis de gouvernement se permettent d’être racistes, pourquoi ne pourrait-on pas voter pour le FN ?

Après tout, comme le disait Jean-Marie Le Pen, « les Français préféreront toujours l’original à la copie ».


Sources

  • Henri Maler, Julien Salingue, « Front national : indignations sélectives et banalisation effective  », Savoir/Agir 2014/3 (n° 29), p. 95-103. DOI 10.3917/sava.029.0094
  • Jean-François Léger, « Le chômage, terreau du vote Front national ?  », Population & Avenir 2015/3 (n° 723), p. 4-7. DOI 10.3917/popav.723.0004
  • Ludivine Bantigny, 2013, La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique ».
  • Alexandre Dézé, Le Front national : à la conquête du pouvoir ?, Armand Colin, 2012, 194 p.
  • Jean-Vincent Holeindre, « Front national, les raisons d’une ascension« , Sciences humaines, 15/11/2013
  • Olivier Faye, « Marine Le Pen et son système décryptés dans un livre », Le Monde, 15.03.2017
  • Serge BERSTEIN, « POUJADE PIERRE – (1920-2003) ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 4 mai 2017.
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