Les dilemmes des élections

Ou comment dire d’aller se faire foutre à ceux qui veulent vous culpabiliser

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Alors que le premier tour des élections se rapproche dangereusement, et que l’on commence à se faire une idée des choix que l’on va faire, des voix grinçantes viennent abattre sur nous leur discours culpabilisants. Notre choix est mauvais, non pas en lui même, mais à cause des sondages, à cause de la menace FN, à cause des marchés financiers (qui, parait-il, s’affolent à l’idée qu’on puisse voter à gauche). Les abstentionnistes seraient des personnes irresponsables, tout comme tout individu qui ne voterait pas pour le candidat le mieux placé dans les sondages : et pourquoi ne donneraient-ils pas les clés de l’Élysée à Le Pen, tant qu’ils y sont ?

Mais derrière ces discours alarmistes, on trouve surtout des argumentaires assez faibles, pour ne pas dire illogiques.

L’abstention comme crime de lèse-démocratie

Le discours dominant sur l’abstention est généralement chargé d’une bonne dose de culpabilisation. C’est pratique, parce que comme ça on ne se donne même pas la peine de trouver des arguments pour convaincre les plus sceptiques, il suffit de les accuser de causer la faillite du système.

Vous comprenez, le pouvoir démesuré des partis politiques, les candidats qui ne tiennent pas leurs promesses, les élus qui cumulent allégrement les mandats -et les salaires qui vont avec- , les affaires de corruptions qui foisonnent, tout cela n’est rien comparé à l’absence d’une poignée de bulletins dans les urnes.


Voir aussi : Vivons-nous vraiment en démocratie ?


Toujours est-il qu’on se sent fautif si l’on n’a pas participé à la grand-messe des élections. Ce qu’en disait Natoo dans son interview aux Inrocks me semblait assez représentatif du sentiment général :

La politique par exemple ; c’est important mais je suis assez détachée. Depuis que je suis née, j’entends les mêmes problèmes en permanence. Mais je vais quand même voter. Si je n’y allais pas, je me sentirais sale. Surtout avec les résultats qu’il y a eu récemment.

Nous sommes nombreu.ses.x à avoir le sentiment d’être impuissant, confronté.e.s à une machine bien huilée que rien ne fera bouger. Mais, si l’on est aussi désabusé, à quoi bon voter ? On exprime pourtant une adhésion, son soutien à une personne et au programme qu’elle défend. Pour quelqu’un qui ne croit pas à la politique, voter, c’est prendre part à une grand comédie, et faire exactement ce qu’attendent les politiciens qui nous abreuvent de promesses hypocrites. Autant s’abstenir, et signifier ainsi que l’on n’est pas dupe.

Un tel raisonnement n’a rien d’illégitime, ni même d’irresponsable : les résultats du scrutin ne seraient pas forcément différents si les abstentionnistes y avaient pris part. C’est ce que montre un sondage IFOP réalisé après les européennes de 2014  :

[Sur] 1 638 abstentionnistes à qui on demandait ce qu’ils voteraient s’ils y étaient obligés.

  • 24 % disaient qu’ils auraient alors voté pour le FN,
  • 22 % d’entre eux répondaient l’UMP,
  • 14 % le PS (et le PRG).

Or les résultats électoraux des européennes donnaient :

  • le FN à 24,8 %,
  • l’UMP à 20,8 %,
  • le PS et alliés à 13,98 %.

Inutile de faire peser sur eux l’issue des résultats, donc.

Moi, pourtant, j’irai voter. Pas par reconnaissance envers mes ancêtres démocrates qui se sont battus pour le suffrage universel (masculin, cela va sans dire). Ni par « devoir civique », je ne dois mon vote à personne. Mais parce que les politiciens ont peur de ce que nous pourrions voter. Ils changent de discours et de pratiques à l’approche des élections, ils se font tout à coup plus ouverts à la discussion, plus respectueux, ils voudraient avoir l’air plus honnêtes.

N’a-t-on pas vu Valls promettre de mettre fin au 49-3 ? Hollande se préoccuper enfin de la fermeture de Fessenheim qu’il avait promise en 2012 ?

Et ce même Hollande n’essaie-t-il pas de dissuader les électeurs de se tourner vers la gauche qu’incarne Mélenchon ?

Changement de pied. Alors qu’il avait décidé de rester sur l’Aventin jusqu’au premier tour, François Hollande sort du silence. Le président, qui s’exprime sur la Syrie, mercredi 12 avril, dans les colonnes du Monde, a également rencontré, le week-end du 8 et du 9, l’ex-patron du Point, Franz-Olivier Giesbert, pour évoquer la situation politique, l’exercice du pouvoir et le bilan du quinquennat. (…) Un changement de stratégie lié – notamment – à la percée spectaculaire de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages (…) Dans Le Point du 13 avril, le chef de l’Etat, qui assassine les primaires – lesquelles auraient affaibli les partis de gouvernement –, critique ainsi le chef de file de La France insoumise, désormais crédité de 18 % à 19 % d’intentions de vote. « Il y a un péril face aux simplifications, face aux falsifications, qui fait que l’on regarde le spectacle du tribun plutôt que le contenu de son texte », attaque-t-il.

Dans Le Monde, le 12.04.2017

Si l’on veut nous influencer, c’est que notre opinion compte, au moins un peu. C’est même le seul moment où nous autres citoyens avons une fraction du pouvoir de décision. Le vote c’est notre unique moyen de pression : tout à coup, la menace de perdre le pouvoir pèse sur le gouvernement, et la fonction suprême de l’État dépend du bon vouloir des citoyens.

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Un membre de la classe bourgeoise, représentation objective

Pour moi, le vote n’est ni un devoir, ni une chance, mais l’unique concession qu’accordent les puissants*, pour avoir l’air légitime, et cette infime parcelle de pouvoir qu’ils nous accordent leur fait peur.

(*Comprenez : l’infâme classe bourgeoise, je suis une gauchiste, tout de même)

Je ne vais pas me priver de m’en servir.

Voter utile ou par conviction : that is the question ?

Il est tentant d’aborder le vote avec le pragmatisme le plus total, en prenant en compte les prédictions – parfois un peu hasardeuses – des médias, et essayer de composer avec ces rapports de force. Si les favoris nous déplaisent, on peut privilégier le challenger le plus susceptible de les concurrencer. Alors, l’on ne vote plus tant par adhésion à un programme, qu’en pariant sur la défaite des pires candidats.

Cette attitude purement stratégique n’est pas insensée, et pourtant, je la trouve problématique. D’abord parce qu’elle se fonde sur les données issues des sondages, et que ces derniers ne sont pas d’une fiabilité à toute épreuve.

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Rappelez-vous du Brexit

Ensuite parce que ça me semble être un dévoiement du processus électoral. Nous sommes censés voter pour nos représentants, pour le programme qui correspond le plus à nos attentes, et il n’est pas bon que l’on oublie cette dimension du vote.

Même lorsque le candidat pour lequel on a voté n’est pas élu, notre vote a un poids et influence les politiciens. Il suffit de voir la droitisation des discours opérée depuis que le FN fait de bons scores aux élections, et la diffusion des discours sur l’identité, teintés de xénophobie, pour comprendre que les votes influent sur les politiques.

Les politiciens accordent de l’importance à l’opinion, pas par dévouement démocratique, mais parce qu’ils veulent le soutien du plus grand nombre d’électeurs. Ils privilégient les thèmes qui paraissent nous toucher le plus.

Voter, c’est donc aussi envoyer un message idéologique à la classe politique, et il ne faut pas négliger cet aspect : à qui veut-on donner de la légitimité ? A quel type de discours veut-on donner du poids ? Quel programme voudrait-on voir repris par l’intégralité de la classe politique ?

Nos convictions sont importantes.

L’épouvantail du FN

On aime à brandir la menace du FN comme danger absolu, prêt à s’abattre sur la France au premier vote indiscipliné. Ceux qui ne voudraient pas voter pour les plus gros candidats – PS, UMP, ou Macron, plus récemment – joueraient un jeu dangereux qui disperserait les votes.

épouvantail fn
(Source)

Il serait bon d’arrêter de faire porter la responsabilité des victoires du FN aux mauvaises personnes : ce sont les électeurs du FN qui font son succès, et pas ceux qui soutiennent des « petits candidats ». Et ce sont les partis traditionnels qui sont responsables de leur désaveu électoral, en se rendant indignes de la confiance des électeurs.

Dans ce contexte, il est assez agaçant d’entendre des imprécations à faire barrage, parfois ahurissantes d’illogismes. Pourquoi ne pourrait-on pas voter en fonction de ses convictions au premier tour ? Il y aura toujours un adversaire à opposer au FN au second tour, sûrement Macron, si les sondages font bien leur travail. , on pourra voter sans conviction, pour « faire barrage ». Mais de voir Marine Le Pen au second tour, plus personne n’en doute, alors je me demande bien ce que changerait un vote utile.

Quant à la terrifiante idée selon laquelle le FN serait « aux portes du pouvoir », elle est finalement assez peu crédible. Je ne crois pas à une victoire de Le Pen au second tour des présidentielles : ce que montrent en fait les résultats des dernières élections, c’est que les gens qui votent pour le FN au deuxième tour sont ceux qui ont voté pour lui au premier tour. Et uniquement eux.

Or, les électeurs du FN ne sont pas 51% de la population.

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Source : site du ministère de l’intérieur

Prenez les résultats des élections régionales de 2015 : le FN a récolté à peu près le même score au premier et au second tour, alors que celui des autres partis a augmenté. Il y a une sorte de plafond de verre qu’un parti d’extrême droite comme le FN n’arrive pas à franchir. Comme si une image négative continuait de lui coller à la peau.

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(Source)

Alors, dimanche prochain…

N’écoutez pas les gens qui veulent vous dire comment voter, et faites ce que vous pensez être le mieux. Même si ce n’est pas ce qu’une gaucho vindicative dans mon genre vous conseillerait.

N’en déplaise à certains, c’est aussi ça, la démocratie.

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