Macron est en passe de remporter Le concours de beauté

Là, cher lecteur, vous pensez que j’ai définitivement perdu le sens commun. Le gauchisme m’est monté à la tête et je ne sais plus ce que je dis : Emmanuel Macron ne s’apprête certainement pas à participer à un concours de beauté, m’expliquez-vous en levant les yeux au ciel. Ce n’est même pas l’époque de Miss France.

Ne vous inquiétez pas, je sais bien que Macron ne veut pas devenir Miss. Défiler à moitié nue devant les caméras et se faire évaluer puis classer sur des critères physiques, c’est le genre d’avilissement que l’on réserve aux femmes. Les riches hommes blancs visent d’autres titres.

Mais peut-être que le lien entre la présidence de la république et les concours de beauté vous avait échappé ?

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Regardez-moi cette bouille ! Quand il fait ces yeux, commet peut-on refuser l’uberisation de l’économie ?

Voter comme dans un concours de beauté

Dans la Théorie générale, John Maynard Keynes, grand économiste du XXe siècle, compare le comportement des investisseurs boursiers aux juges d’un concours de beauté. Selon lui, les juges ne doivent pas seulement choisir le visage qui leur plaît le plus, mais déterminer celui qui serait jugé le plus beau par une majorité. Il s’agit donc de savoir anticiper le jugement d’autrui, et même l’idée que les gens se font du jugement général. En économie, cela signifie que les investisseurs ne misent pas sur les entreprises les plus performantes, mais en fonction de ce que pensent les autres acteurs.

L’on peut toutefois utiliser cette parabole hors du domaine économique : après tout, quand il s’agit des élections, nous cherchons constamment à anticiper comment les autres voteront. Bien sûr, nos convictions comptent, mais elles ne sont pas seules, et notre vote se fait de plus en plus stratégique. Nombreux sont ceux qui votent avant tout « pour faire barrage » à un candidat, et l’on fait bien souvent le choix du« vote utile » pour un candidat qui semble avoir une chance de l’emporter, plutôt que par adhésion profonde. C’est ainsi que, comme dans un concours de beauté, l’on vote en fonction de ce que l’on pense que voteront les autres.

Et c’est l’un des arguments récurrents des politiques qui rejoignent Macron que d’affirmer la nécessité de faire « barrage à Marine Le Pen » dès le premier tour.

Patrick Braouezec, président (Front de gauche) de Plaine Commune (Seine-Saint-Denis), membre du PCF jusqu’en 2010 :

Patrick_Braouezec_February_4_2011Comme Daniel Cohn-Bendit, je pense qu’Emmanuel Macron est le seul candidat à permettre de ne pas se retrouver devant cette situation et d’éviter que les gens subissent une politique rétrograde. Face à cela, sa candidature offre un « possible » qui nécessite exigences et vigilance.

Dans Le Monde, le 07.03.2017

Jean-Paul Besset (Ancien député européen EELV), Daniel Cohn-Bendit (Ancien député européen EELV) et Matthieu Orphelin (Ancien porte-parole de la FO) :

Cohn-BenditOr, à l’évidence, le candidat d’En marche ! apparaît être le mieux placé pour rassembler ceux qui veulent par-dessus tout conjurer le pire. Pas seulement au deuxième tour de l’élection présidentielle.

Si nous le voulons, dès le premier tour, un cinglant désaveu électoral peut être infligé à Marine Le Pen (et, en même temps, aux dérives réactionnaires d’une droite à la mode Fillon), événement politique majeur qui viendrait casser la dynamique de l’illusion populiste, identitaire et passéiste souvent présentée comme une irrésistible ascension.

Dans Le Monde, le 06.03.2017

Dans le cas de ces ralliements, le vote des autres joue un grand rôle : il s’agit de contrer la menace d’un « raz-de-marée bleu marine », et soutenir un candidat que l’on pense susceptible de remporter de larges suffrages. Dans un autre contexte, ils n’auraient peut-être même pas accordé un regard à Macron.

Pourtant, contrairement à Marine Le Pen, Macron n’a jamais fait de score prometteur à une précédente élection. Son apparente popularité ne repose que sur des discours médiatiques, eux-mêmes fondés sur des sondages -dont on devrait pourtant commencer à se méfier, au vu des derniers scrutins.

Bulle médiatique et sondages creux

L’on connaît les limites des sondages en termes de technique, notamment dans la difficulté à constituer un échantillon représentatif, mais on parle moins des problème que la pratique même du sondage peut poser.  Dans un article intitulé L’opinion publique n’existe pas, Pierre Bourdieu dénonce pourtant les postulats implicites des sondages d’opinion, et notamment l’idée selon laquelle tout le monde a déjà une opinion sur tous les sujets, en considérant par ailleurs que toutes les opinions ont une égale valeur et la même force.

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Car après tout, au moment où vous effectuez votre sondage, la personne interrogée peut être encore peu informée sur la campagne présidentielle : comment savoir qu’elle ne donne pas simplement le nom du dernier candidat dont elle a entendu parler  ? Ou qu’elle ne changera pas d’avis après avoir lu les programmes ? N’est-il pas problématique de mettre une telle réponse sur le même plan que celle d’un individu informé qui exprime une conviction forte ?« Un des effets les plus pernicieux de l’enquête d’opinion consiste précisément à mettre les gens en demeure de répondre à des questions qu’ils ne se sont pas posées. », nous dit Bourdieu.

Et la pratique actuelle des sondages ne semble pas échapper à ces écueils, si l’on en croit Alain Garrigou, l’auteur de L’ivresse des sondages interrogé dans Sciences humaines :

Il y a souvent de quoi s’étonner de ces sondés qui ont une opinion sur tout. Pour comprendre, il faut voir comment sont effectuées les enquêtes dans les centres de téléphonie. Tout est fait pour que les sondés répondent car les enquêteurs sont payés aux pièces. Et tant pis si les sondés répondent n’importe quoi ou un peu au hasard. Ils répondent souvent par compassion pour des enquêteurs qui doivent bien vivre. Et le travail d’enquêteur est très dur.
Aussi les sondages produisent-ils souvent des réponses légitimistes ou au faible degré de réalité. Finalement, on dit qu’ils se trompent au regard de la seule épreuve dont ils disposent, c’est-à-dire l’élection, alors que, plus souvent, ils affabulent.

S’ils ne sont pas forcément pertinents, les sondages ne sont pas sans effet sur les campagnes électorales. Ils peuvent notamment amplifier une dynamique, suivant l’effet dit « bandwagon ». Le modèle est le suivant : sur la base d’enquêtes d’opinions, les journalistes accordent une visibilité plus forte à un candidat, qu’ils présentent comme un challenger possible aux candidats les mieux placés. Ce dernier gagne alors en visibilité et en crédibilité.

Voilà qui décrit admirablement bien le cas de Macron, que l’on accuse souvent de faire l’objet d’une véritable « bulle médiatique ». Thomas Guénolé, politologue enseignant à Sciences Po et Paris II, fait plutôt le choix de parler d’un « matraquage publicitaire massif ». En comparant les contenus émis à propos d’Emmanuel Macron sur les réseaux sociaux et les parutions dans les médias, il a observé un décalage important : 43 % de parts de voix dans les médias contre 17 % sur les réseaux sociaux. Par effet de simple exposition, l’on se retrouve ensuite plus susceptible de développer un sentiment positif envers ce dernier, nous dit-il.

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Même Hollande est tombé dans le panneau ! (Much Politik)

Mais d’où vient cet intérêt des journalistes pour Macron ? Épargnons-nous cette fois-ci la très séduisante théorie de l’influence délétère des puissances de l’argent, même si certaines informations restent tout à fait troublantes. (Vous saviez, vous, que Pierre Bergé, le propriétaire du Monde, affichait publiquement son adhésion à En marche ! ? Et ce n’est qu’un exemple des alliés puissants que Macron a su fédérer. )

L’on peut avoir recours à des explications moins machiavéliques, même si, bien sûr, je préfère le complot. Il suffit de voir ce qu’en disent les journalistes eux-mêmes : interrogé sur le plateau d’Arrêt sur images, Bruno Jeudy, le rédacteur en chef de Paris-Match, a apporté des éléments d’explication :

Bruno JeudyDans chaque campagne présidentielle, finalement (…) il y a toujours un candidat qui apparaît comme le plus couvert par les médias. (…) C’est un peu vrai, sans doute, pour Emmanuel Macron. En plus, Emmanuel Macron, il cumule presque tout ce qui, dans une campagne présidentielle, peut intéresser les médias, il est nouveau, il est sur un créneau « ni de droite ni de gauche », ce qui dans la Ve [république] est quand même assez rare, [pour] être en position de se qualifier pour le second tour (…), donc il cumule pas mal d’éléments (…) : nouveauté, anomalie, mais aussi la perturbation, il fait turbuler, quand même, le système politique.

Au-delà du profil de Macron, son succès s’enracine dans le déclin global du système politique : « Les journalistes prennent aussi ce qui se trouve, il se trouve que la campagne 2017 pour l’instant, elle est quand même assez particulière »

C’est aussi ce que dit Mathieu Magnaudeix, journaliste à Mediapart :Mathieu Magnaudeix

« L’aventure politique d’Emmanuel Macron, il y a cinq ans ou dix ans, dans un autre système politique, où la gauche et la droite restaient un petit peu plus structurantes, si le système politique n’était pas aussi délabré, à mon avis ça n’aurait eu aucune chance »

Alors soyons tout de même lucides, dans notre bonne vieille économie de marché, le fait qu’« Emmanuel Macron fait vendre » n’est pas anodin non plus : la presse en crise a un intérêt certain à braquer le projecteur sur cet homme qui « booste les ventes ».

C’est assez triste à dire, pour une gauchiste acharnée comme moi, mais le succès de Macron n’apparaît pas vraiment comme une création artificielle de journalistes corrompus. L’effet bandwagon amplifie certes une dynamique, mais il ne la crée pas, et si les journalistes aiment à parler de Macron, c’est qu’ils ont bien senti une demande du public à son égard. Mais alors, d’où vient cet engouement ?

Viser à l’extrême centre pour ratisser large

Macron a pour lui une image d’homme nouveau, prétendument étranger au microcosme politique, qui séduit un électorat large par sa position centriste. Je pense que l’UMP et le PS se sont tellement discrédités, que l’on a tendance à réduire l’opposition gauche/droite à une série de réflexes partisans sans fondement. Quand on voit que les deux partis mènent des politiques étrangement proches une fois au pouvoir, on est tenté de penser que le clivage gauche/droite se réduit à une question de nom et d’organigramme. Les différends d’idées ne seraient alors que des réflexes dogmatiques et une série d’habitudes : « Je suis au PS et la gauche est traditionnellement contre cette idée, alors je vais voter contre ». Jouer la carte du centrisme, ce serait proposer de trouver sans a priori les meilleures solutions aux problèmes.

L’ancien ministre de l’économie essaie donc de jouer sur les deux tableaux, en offrant des gages de bonne foi aux deux camps… quitte à se contredire. Le Figaro a par exemple pris beaucoup de plaisir à mettre en lumière les propos contradictoires du candidat, même si les deux exemples les plus éclatants ne vous auront pas échappé : il a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » tout en lui attribuant des aspects « positifs », et s’est positionné en faveur de la PMA pour les couples de femmes, même s’il a affirmé que les opposants au mariage pour tous ont été « humiliés ».macron contradictions figaro

Ces contradictions se retrouvent au cœur même de ses discours, parce qu’il essaie de parler à un auditoire aux sensibilités variées. Prenons quelques exemples issus du discours de présentation de son programme, qui regorge de propositions destinées à plaire à un public large et hétérogène.

  • « C’est une politique de tolérance zéro à l’égard de toute forme de délinquance mais également à l’égard de toute dérive policière que nous portons dans ce projet. » Il s’agit ici de satisfaire la gauche effarée par les violences policières tout comme la droite inquiète en matière de sécurité et de délinquance.
  • « La société que je veux sera à la fois libérée des carcans et des blocages et également protectrice pour les plus fragiles. » On trouve à la fois le discours libéral, favorable à plus de flexibilité sur le marché du travail, destiné à la droite, et la promesse d’une protection des plus fragiles, pour rassurer la gauche.
  • « Notre pays n’a pas besoin de faux débats théoriques, notre pays n’a pas besoin d’autoritarisme ou d’arguments d’autorité. Il a besoin d’une autorité vraie qui reconnaît la force de nos institutions. » Là, je crois qu’il s’emmêle les pinceaux, on peut difficilement concilier l’autorité et l’absence d’autorité, mais il fallait tenter.

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Montage de BENARD BALÈTE

Ce genre de discours est certes rassembleur, mais on peut douter de la pertinence de l’approche centriste telle que la pratique Macron. Parce que l’opposition gauche/droite, ce n’est pas seulement ce que les partis hégémoniques en ont fait ces derniers temps. C’est aussi une façon différente de penser le bien commun : la gauche et la droite ne le définissent pas suivant les mêmes critères, et n’accordent pas la priorité aux mêmes enjeux. Les uns privilégieront la justice sociale quand les autres s’intéresseront au développement du sommet de l’économie. Pour les uns, le poids militaire et diplomatique du pays est un enjeu majeur, tandis que pour les autres ce sera les conditions de vie de la population.

Et il n’est pas réellement possible de concilier ces différents objectifs, il faut nécessairement choisir ce qui est une priorité et ce qui est secondaire.

C’est ce qu’illustrait par exemple la position de Christophe Barbier, lorsqu’il a rappelé que l’égalité salariale entre les hommes et les femmes aurait un coût pour les entreprises.

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Et ce type ose porter une écharpe rouge…

Et au passage, d’un seul coup on dit : les femmes sont payées comme les hommes, tout le monde va applaudir, mais les entreprises vont avoir beaucoup de mal à encaisser ce surcoût de main d’œuvre.

Donc les raisonnements de Jean-Luc Mélenchon sont souvent assez jolis, assez utopistes, et finalement participent d’une amélioration de l’humanité, mais ils ne tiennent pas la route quand on veut les appliquer

Barbier n’est pas foncièrement contre l’égalité salariale : simplement, la productivité des entreprises est plus importante. Ce qui, au final, donne le même résultat.

Un discours au centre, mais pour quelle politique ?

Pour en revenir à notre concours de beauté, tant que notre premier réflexe sera d’anticiper ce que voteront les autres, Macron restera le grand favori de cette élection. Il jouit d’une excellente exposition médiatique, et les sondages le placent en grand rival de Marine Le Pen. Toujours est-il que ces indicateurs restent douteux, et tiennent plus de la construction que du reflet d’une quelconque opinion publique.

Nous devrions peut-être aussi nous méfier plus de Macron, qui parait encore bien rassurant face à l’extrême droite. Les contradictions de ses discours sont amusantes, mais s’il accède au pouvoir, les masques tomberont. Quand il faudra passer des paroles aux actes, il ne sera plus possible de feindre d’être de droite et de gauche à la fois, ce sera l’heure du choix. Et personnellement, mon petit doigt me dit que la balance ne penchera pas du côté gauche.

« On voit donc que Macron s’est opposé frontalement à tous les petits trucs qui ont été faits pour réguler la finance après la crise de 2008 »


Pour aller plus loin


Sources

Daniel Schneidermann et alii,« Macron, ça booste les ventes » Le candidat d’En marche, chouchou des médias ? Jeudy et Magnaudeix débattent, Arrêt sur images, 17/03/2017

Pierre Bourdieu, L’opinion publique n’existe pas
Exposé fait à Noroit (Arras) en janvier 1972 et paru dans Les temps modernes, 318, janvier 1973, pp. 1292-1309. Repris in Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235.

Marc Endeweld, « L’imposture sondagière. Entretien avec Alain Garrigou », Sciences humaines, 10/04/2007

Paul Bacot, « Alain Garrigou, L’ivresse des sondages », Mots. Les langages du politique [En ligne], 84

Guillaume Erner, « Chapitre V, Les tendances : un processus sans sujet », Sociologie des tendances, Que sais-je, PUF, 2009, 123p.

Baptiste Legrand, « La bulle Macron, un matraquage publicitaire massif », L’obs, 20/02/2017

François MIQUET-MARTY, Les sondages font-ils l’opinion?, Constructif, Février 2007


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Merci au gaucho vindicatif de l’ombre qui relit mes articles !

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