Le sexisme du porno envahit toute la société [Questionner le porno #2]

« Eh ben, la gaucho vindicative, on nous fait une petite crise de puritanisme ? C’est parce que t’es frustrée que tu ne supportes pas que les autres aiment le sexe ? »

Bien sûr que non, mon brave interlocuteur réac’, tu sais que le porno a été le fidèle compagnon de mes soirées solitaires (mais il est évident que je suis frustrée, pourquoi serais-je féministe sinon ?). Le problème, c’est que celui que j’ai pu prendre pour mon ami s’est révélé étrangement toxique. D’où ma soudaine et fulgurante trahison.

Dans mon premier article sur le sujet, j’expliquais comment la pornographie créait sa propre définition de la sexualité, bien différente des pratiques réelles, mais aussi que les codes qu’elle avait élaborés étaient largement diffusés dans notre environnement, en allant de la publicité à la téléréalité, en passant par la musique et le cinéma.

Puisque l’on est maintenant conscient que la pornographie s’intègre largement à notre paysage culturel, il convient de se demander ce que cela révèle de notre société. Car c’est une étrange dialectique qui s’est mis en place, entre création d’une demande et conditionnement des comportements.

Pour rédiger cet article, je me suis appuyée sur un documentaire d’Ovidie, réalisatrice féministe de films pornographiques, ainsi que sur une de ses interviews, mais aussi sur le travail d’universitaires spécialistes de la question, et d’une série d’articles journalistiques. Vous trouverez toutes mes sources en fin d’article.

Mes sources traitent de la pornographie mainstream : l’on restera sur une perspective hétérosexuelle, et cisgenre. Il y aurait pourtant beaucoup à dire des représentations de l’homosexualité et de la transidentité, qui sont paradoxalement bien plus visibles dans le porno que dans tout le reste de nos productions culturelles.

Des pratiques conditionnées par la pornographie

Comment pourrait-on rester insensible à l’influence à la fois diffuse et omniprésente des codes du porno ? Dans son documentaire A quoi rêvent les jeunes filles, Ovidie recense un certain nombre de pratiques féminines qui semblent découler de la propagation des nouvelles normes : systématisation de la fellation, perçue comme un élément incontournable des relations sexuelles, épilation totale du maillot, et même chirurgie esthétique au niveau du sexe, pour avoir des petites lèvres semblables à celles des actrices pornographiques. Autant de pratiques que ne connaissaient pas les générations précédentes, moins familière à la pornographie que la génération d’internet.

Comment s’étonner alors que l’imaginaire de certains hommes se calque sur ces codes agressifs  ? Ran Gavrieli explique dans sa conférence TED que la pornographie a introduit dans ses fantasmes une colère et une violence qui n’y étaient pas à l’origine. Avant, ses fantasmes comportaient un récit, fondés sur « la mutualité et la sensualité ». Le contexte et le cadre, l’alchimie qui se noue, la teneur du dialogue : tout cela était important. Devenu consommateur régulier de pornographie, il n’arrivait plus qu’à imaginer « des femmes agressées ».

C’est que nous sommes vulnérables à tous les objets culturels : nos esprits absorbent les images auxquelles ils sont confrontés. Pour illustrer cela, il raconte qu’après avoir vu 20 minutes de The Voice, qu’il trouvait pourtant soporifique, il a longuement réfléchi à la chanson qu’il aurait pu choisir pour ses auditions. Pourtant, il considère n’avoir aucun talent pour la musique, et n’a jamais désiré devenir un artiste. Mais enfin, dit-il : « je suis humain, j’ai regardé cette émission, elle était dans ma tête pour un certain temps ».

Le continuum entre pornographie, productions culturelles traditionnelles et pratiques effectives s’illustre assez facilement. Par exemple, dans le documentaire Hot girls wanted de Netflix, qui présente le making off d’un film pornographique, les acteurs reçoivent les instructions suivantes :

et-sans-qu-elle-t-ait-dit-oui

« La fille part à la fac, elle est toujours vierge, et (…) un très bon ami de la famille va chercher à profiter de la situation. (…) [A l’acteur :] Sans qu’elle t’ait dit « Oui », tu commences presque à entamer les choses. Et tu finis par dire « tu sais quoi ? Décale-toi ! ». tu commences à la déshabiller, tu comprends ? Elle ne te dira jamais vraiment « oui », mais tu parviens à la convaincre à force d’insister. [Puis à l’actrice :] et voilà l’élément-clé, tu ne participes jamais complètement. »

Il y a un problème de consentement, qui est explicitement au cœur du scénario. Ce n’est que de la fiction me direz-vous. Seulement, on peut retrouver sur internet des conseils de « drague » qui décrivent exactement la même chose : sur le site de pick-up artist « Séduction by Kamal », on lit ce genre d’instruction :

« Commencez à déshabiller votre partenaire alors que vous vous tenez debout, montrez-lui qu’elle n’a pas vraiment le choix. […] Elle se plaint ? Pas pour longtemps ! C’est un phénomène naturel de rejet de l’autorité, mais une fois cette barrière, elle s’abandonnera à vous »

« Ne lui demandez pas si vous pouvez la pénétrer comme un animal sauvage, faites-le. »

Et la conséquence de la diffusion sérieuse de ce genre de discours, c’est que certains hommes y croient. La blogueuse Diké a partagé le témoignage d’une femme confronté à un homme qui a manifestement suivi ces conseils :

 Tout commence bien avec un garçon qui « avait l’air vraiment inoffensif » et « plutôt gentil ». Mais arrivée chez elle, celui-ci devient « fou ».

« Ce qui a suivi a été une suite d’humiliations sexuelles… Des ordres (“Fais moi une fellation”, “ A quatre pattes  ! ”), des actes dégradants (me tenir et pousser fermement la tête pour que je le suce), puis finalement une pénétration vaginale contre mon consentement. »

A travers ces exemples, il nous faut reconnaître que la diffusion des codes violents du porno est en réalité lourde de conséquences.

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N’imitez pas ces canettes sans consentement explicite SVP

La pornographie comme reflet du sexisme ambiant

Mais il s’agit de ne pas inverser la cause et la conséquence : le porno n’a pas rendu nos sociétés plus sexistes. Ce n’est pas lui qui a fait en sorte que la sexualité devienne dégradante et violente. Comme tout produit d’une industrie capitaliste peu réglementée, il obéit à la loi de l’offre et de la demande : si le porno est violent, c’est parce qu’il y a une demande de violence.

C’est même ce que dit Rocco Siffredi chez Quotidien :

« Le romantisme, c’est terminé. C’est très violent, mais c’est comme ça, c’est les gens qui veulent ça. Parce que nous on est toujours la façade de la société. »

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Après tout, si le porno véhiculait vraiment des valeurs en contradiction avec celles de notre société, il serait impensable de reprendre ses codes dans la publicité ou au cinéma. Mais ce sont juste les différents aspects d’un même phénomène.

Notre société était d’ailleurs sexiste bien avant la diffusion de la pornographie, et la violence sexuelle exaltée par celle-ci frappait déjà avant internet. C’est ce qu’illustrent de façon choquante les témoignages récoltés par madMoizelle, portant sur des agressions sexuelles vécues par des enfants à une époque où la pornographie était difficile d’accès :

« Je suis une vieille ! Quand j’étais à l’école, on ne savait même pas ce que c’était qu’Internet, et les téléphones portables commençaient tout juste à sortir de la science-fiction. Le porno, on ne savait même pas vraiment ce que c’était, même si certains prononçaient le mot en rigolant. La moitié des enfants croyaient que « faire l’amour », ça voulait dire « rouler une pelle ».

Eh bien dans mon école, le grand jeu des garçons, c’était de soulever les jupes des filles pour voir ce qu’il y avait en-dessous. Les filles criaient, elles essayaient de leur donner des claques, mais globalement, elles avaient bien assimilé que personne n’allait empêcher les garçons de soulever leur jupe, alors elles finissaient par se faire à l’idée que c’était normal.

Celles que ça dérangeait vraiment (comme moi), ne mettaient pas de jupe. C’est tout. Le peu de prévention qu’on a eu, c’était de la prévention de la pédophilie. On nous a expliqué que les adultes pouvaient faire du mal aux enfants, mais personne ne s’est soucié d’expliquer aux garçons que regarder sous les jupes, ça ne se fait pas. C’était normal. »

TW : viol

« On était tous les deux en CP.

Pendant un moment d’inattention des surveillantes, M. m’a demandé de le rejoindre aux toilettes. Je ne sais pas pourquoi, j’ai obéi.

Il a baissé son pantalon, a pris mes cheveux de telle sorte qu’il m’a forcé•e à lui faire une fellation. J’avais envie de vomir et tout ce qui le préoccupait, c’est qu’il ne jouissait pas comme papa quand maman lui faisait (je suppose que M. avait dû surprendre ses parents). »

Qu’en déduire, si ce n’est la force du sexisme dans notre société ? Nos représentations, nos croyances, nos productions culturelles entretiennent un climat au sein duquel la virilité autorise à agresser sexuellement des femmes. Il y a quelque chose dans nos cadres mentaux qui rend la violence masculine acceptable, qui justifie que l’on considère une femme comme un objet de jouissance sexuelle, qu’elle le veuille ou non-comme s’il était dans notre nature d’exciter le désir, et de devoir le satisfaire.

Et c’est à cette conception de la sexualité, comme affirmation virile d’une domination, que le porno a répondu.

Daniel Welzer-Lang, maître de conférences à l’Université de Toulouse-Le Mirail, a travaillé sur la sexualité et la masculinité. Il explique que l’essor de la pornographie peut être compris comme une revanche symbolique des hommes les plus rétifs à l’émancipation féminine.

En effet, il n’est plus possible d’exiger d’une femme qu’elle accomplisse toutes les tâches ménagères, qu’elle soit docile et dévouée au lit, et obéissante dans la vie de tous les jours : le féminisme a permis l’affirmation de nos libertés. Les hommes doivent consentir à un partage des tâches (même s’ils restent souvent gagnants dans l’opération), reconnaître l’indépendance de leur compagnes, et accepter que les femmes soient actrices de leur propre sexualité, plutôt qu’un simple objet de jouissance. Certain hommes ont intégré tout cela et s’adaptent à cette nouvelle réalité, mais pour les autres, il devient difficile de fonder une relation de couple satisfaisante.

Ce sont souvent les hommes qui ont moins accès aux privilèges de genre, et qui ne peuvent affirmer leur domination sur autrui -car c’est une caractéristique essentielle de l’idéologie de la virilité- qui se livrent à un « repli viriliste ». Celui-ci repose sur une exacerbation des valeurs de la virilité, passant par la réaffirmation des stéréotypes homophobes, sexistes, violents… La pornographie répond à ces besoins, en constituant « une forme de résistance masculine aux changements, une forme de vengeance des hommes qui n’arrivent plus à trouver dans les rapports sociaux de sexe ordinaires les femmes dont ils ont le besoin. »

C’est ainsi qu’au Québec, la diffusion de bars dans lesquels des danseuses nues miment de la pornographie pour une dizaine de dollars s’est fait en parallèle à la montée du féminisme. Leur nombre a augmenté de façon considérable, au fur et à mesure que le féminisme québécois se renforçait et gagnait en influence.

Pour un boycott de la pornographie ?

En définitive, que retenir de tout cela ? Il serait bon que nous ayons une conscience accrue de la façon dont le corps des femmes est instrumentalisé dans les media, avec une proximité tout à fait malsaine aux codes de la pornographie.

Bien souvent sexiste, celle-ci se révèle être le symptôme le plus éclatant de ce qui cloche dans notre société : après la révolution sexuelle, les femmes ne se sont pas affranchies, leur aliénation a juste changé de forme. « Avant, l’on encourageait les femmes à être de parfaites fées du logis, nous dit Ovidie, aujourd’hui on leur explique que la fellation est le ciment du couple. Finalement c’est un peu la même idée. »

 Si encadrer la production de la pornographie semble difficile, et appeler au boycott reste idéaliste, nous ne sommes pas pour autant confronté.e.s à une impasse. La pornographie n’est pas destinée à être sexiste. Des alternatives existent. Prenez par exemple le manga Step up love story, qui s’apparente au genre du hentai : il est dépourvu des caractéristiques les plus rétrogrades de la pornographie mainstream. Plutôt qu’une sexualité dégradante représentant des corps déshumanisés, il met en scène des couples amoureux. Le personnage principal, Makoto, est loin d’incarner une masculinité triomphante et dominatrice : il doit surmonter son problème d’éjaculationstep up love story 2.png précoce, et désire tout autant avoir du plaisir qu’en donner à sa femme. Certes, on trouve dans ce manga une vision du mariage plus que datée, et la question du consentement est assez mal traitée, mais le progrès reste évident : on a de nouveau affaire à des humains.

Et l’on a beau rire de 50 nuances de Grey, il n’empêche que ce roman est un des rares exemples de pornographie écrite par une femme pour des femmes. Le héros est tordu et la relation amoureuse totalement malsaine, mais il n’en reste pas moins que la sexualité féminine n’y est pas présentée comme une chose dégradante, mais comme une source de plaisir. Si la série a eu du succès malgré la pauvreté de son style et les carences de l’intrigue, c’est bien qu’il y avait là une demande à combler.

Enfin, les féministes sex positive, comme Ovidie, essayent de lutter contre le sexisme en utilisant ses propres armes, et en créant une pornographie respectueuse et égalitaire. Mais leur tâche est d’autant plus ardue que notre société tout à coup puritaine tend à exclure les actrices pornographiques : après avoir tourné, vous courrez le risque de vous brouiller avec votre famille, de ne plus pouvoir trouver de travail hors du monde de la pornographie, qu’on refuse de vous louer un appartement ou que votre banquier menace de fermer votre compte.

Il semble donc urgent de changer d’attitude face à tout ça.


Sources

Vidéos

Articles scientifiques

Articles de presse

La sulfuruse image d’illustration, avec une abeille en plein butinage, est trouvable dans la catégorie « romantic » de Youporn.


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1 réflexion sur « Le sexisme du porno envahit toute la société [Questionner le porno #2] »

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