Virilisme, domination, avilissement : ce que la pornographie dit du sexe [Questionner le porno #1]

Nous avons une admirable capacité à jouer les autruches quand il s’agit de sexualité. Nous savons que de jeunes adolescents consomment de plus en plus massivement la pornographie en ligne (au risque d’être choqués par ce qu’ils voient), mais on s’inquiète de voir 50 nuances de Grey seulement déconseillé aux moins de 12 ans. On adore croire que les plus jeunes sont parfaitement ignorants en matière de sexe, purs et innocents comme de petits agneaux qui viennent de naître.

Saviez vous qu’en six ans, l’humanité avait regardé l’équivalent de 1,2 millions d’années de vidéo pornographique ?

Nous sommes nombreu.ses.x à consommer de la pornographie, et rares à oser en parler. Il est plutôt confortable de faire comme elle n’existait pas, comme s’il s’agissait d’un monde obscur, séparé du reste de nos productions culturelles – et destiné à une petite minorité de frustrés. Pourtant, son influence est considérable, et si nous peinons souvent à l’identifier, c’est justement que les représentations du porno nous sont familières.

Je vous propose donc de réfléchir à la pornographie comme un objet culturel parmi d’autres. Elle énonce implicitement sa propre définition de ce qu’est le sexe. En effet, elle se présente comme la représentation filmée de la sexualité, destinée à montrer tout ce qui pourrait apparaître comme excitant. Le porno ne met pourtant en scène qu’une seule forme de rapports sexuels, basés sur la domination et une relative violence. Ce faisant, la pornographie tend donc à renforcer des représentations sexistes de la sexualité, que l’on retrouve ensuite dans les discours dominants comme dans le reste des productions culturelles.

Pour rédiger cet article, je me suis appuyée sur un documentaire d’Ovidie, réalisatrice féministe de films pornographiques, ainsi que sur une de ses interviews, mais aussi sur le travail d’universitaires spécialistes de la question, et d’une série d’articles journalistiques. Vous trouverez toutes mes sources en fin d’article.

Mes sources traitent de la pornographie maintstream : l’on restera sur une perspective hétérosexuelle, et cisgenre. Il y aurait pourtant beaucoup à dire des représentations de l’homosexualité et de la transidentité, qui sont paradoxalement bien plus visibles dans le porno que dans tout le reste de nos productions culturelles.

pornographie-sexisme

Une pratique qui se veut dégradante : le sexe sans sentiments et sans respect

Ce qui apparaît au premier abord, c’est le statut singulier des « personnages » des vidéos pornographiques. La plupart du temps, ils échangent très peu de mots, on ne leur suppose aucun trait de personnalité, et l’acte ne s’inscrit dans aucun contexte, de telle sorte que ce sont plus des corps mis en action que des personnes qui couchent ensemble.

On braque une lumière crue sur les sexes filmés en gros plans, mais on ne montre jamais des gestes basiques, que ce soient des baisers ou des caresses. Pour libérer le champ à la caméra, les corps ne se touchent qu’à l’emplacement de la pénétration, on fait l’amour sans les mains, pour reprendre les mots de Ran Gavrieli.

A cela s’ajoute le choix des actes sexuels filmés, qui sont de plus en plus extrêmes depuis les années 90 : on peut parler d’escalade des pratiques, reposant sur une iconographie « ultra-génitale » et « ultra-violente », où l’on peut maintenant enchaîner pénétration vaginale, sodomie, triple pénétration, fist fucking, voire scatologie…

Cela entretien l’idée que le sexe est dégradant-mais uniquement pour les femmes. Elles sont l’objet de pratiques violentes et d’un mépris explicite, il ne s’agit pas de partager quelque chose avec elles, mais de satisfaire un besoin à leurs dépends : on les consomme.

La déshumanisation des rapports passe aussi par la façon de classer les vidéos : les tag décrivent le physique de l’actrice (brune, teen, gros seins…) et les actes sexuels (fellation, sodomie, threesome…). C’est ainsi que s’opère une fragmentation des corps, perçus comme une compilation de morceau susceptibles de provoquer l’excitation, et non comme un tout correspondant à une personne (phénomène qui se retrouve dans tout le cinéma, avec notamment cette manie odieuse de filmer les corps des femmes de bas en haut, pour laisser le spectateur admirer chaque élément désirable de sa plastique).

Enfin, les termes choisis pour présenter le porno achèvent le tout : pour exciter le désir, la description des femmes se fait dans un vocabulaire ordurier et dégradant. Prenons par exemple le site francophone Jackie et Michel : comme titre de vidéo, on peut trouver « Infirmière et chienne absolue ! » ou « Mathilde, cougar nympho ! ». Être une chienne, c’est se rabaisser, être déshumanisée par ses pratiques sexuelles, tandis que le terme « nympho » renvoie à une pathologie, suggérant que la femme en question est anormale, puisqu’elle aime le sexe.

Nos représentations étant influencées par ce que nous voyons, le porno a contribué à créer de nouvelles normes. Et celles-ci se sont diffusées dans tout notre univers culturel, au point de nous sembler naturelles et universelles.

La diffusion des normes du porno dans la culture de masse

Nous ne sommes pas insensibles à ce discours implicite, même si nous voudrions que le monde du porno reste étanche et ne contamine en rien nos mentalités.

Pourtant, l’idée d’une sexualité féminine profondément dégradante explique le fait que beaucoup trouvent le sexe honteux, et ce pour les femmes avant tout. Cette vision alimente le préjugé selon lequel une femme n’aime pas naturellement le sexe, contrairement aux hommes : elle est censée échanger du sexe contre du couple ou de l’amour, et non le considérer comme une fin en soi. C’est ainsi que s’expliquent les doubles standards, le fait que certains hommes distinguent leur compagne, la femme sérieuse, et les femmes désirables, des salopes.

« Je mène une double vie, celle avec ma petite amie et celle avec les autres filles.
(…)J’ai enfin trouvé une meuf avec qui je pourrais faire un truc sérieux(… )C’est pas vraiment la fille de mes rêves, mais c’est ptetre mieux.(…) On matte des séries, des films, on fume, on discute, on rigole, on picole(…)C’est ma ptite chérie, ma ptite poupée, Le meilleur rapport qualité prix que j’ai trouvé
J’pourrais presque l’épouser, sauf qu’elle m’excite pas.
J’arrête pas de la tromper, dés qu’elle a le dos tourné »

Ce premier exemple relève sans doute en partie de la fiction, mais on trouve sur internet des gens qui témoignent de la même mentalité :

Blog ephka-lachnikov

Une femme qui ne se respecte pas, qui laisse les hommes lui faire des blagues ou réflexions sexistes sans rien dire, se fout à poil ou petite tenue sur les réseaux sociaux et montre clairement qu’elle adore coucher avec tout le monde, n’est plus une femme respectable.(…)
Ces femmes là sont donc les seules que je ne respecte pas, les seules qui ne méritent plus d’être traitées avec soin, avec classe et avec amour, les seules avec qui je ne souhaite plus discuter car bien souvent elles refusent de changer.

L’idée que la sexualité dégrade les femmes est même intégrée par certaines d’entre nous : regardez ce que dit cette autrice d’un article de Vice, censé faire l’apologie de la sodomie.

Pourquoi toutes les filles devraient pratiquer le sexe anal

Baiser avec les fesses est l’un des meilleurs trucs au monde, simplement parce que douleur, destruction et dégradation sont trois concepts parfaitement FUN. (…)

DÉGRADATION VOLONTAIRE

Non, je n’ai jamais été sexuellement abusée. Non, je n’ai pas été abandonnée par un père qui me battait. Pourquoi est-il si difficile de comprendre qu’une fille aime PRENDRE ? On est bâties pour ça. Bâties pour prendre des sexes masculins. C’est ce qu’on fait. Ça ne fait pas de moi une victime, ça ne me rend pas inférieure, ça me rend heureuse

Dans ce contexte, il devient consternant de voir l’énorme influence des codes de la pornographie : on les retrouve dans la publicité, dans la musique, dans la téléréalité. Pour beaucoup d’entre nous, qui avons été confronté.e.s à ces media bien avant la pornographie, le lien n’est pas évident, mais il suffit de regarder les exemples les plus extrêmes pour comprendre que « le sexe fait vendre » est devenu un mot d’ordre universel.

Ajoutez un coït à cette vidéo et vous avez un porno réalisé dans les règles de l’art.

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Le mannequin de la pub a accusé Burger king d’avoir détourné son image sans son accord.

Plus improbable encore, saviez-vous que pour l’Euro 2016, Coca-Cola avait intégré une référence à « 2 Girls 1 Cup » à une de ses publicités ? La posture des deux actrices du célèbre porno scatophile a été reproduite à l’identique autour d’un verre de Coca.

2girls1cupofcoca
Le but ? Que ce soit conscient ou non, établir une connivence virile entre ceux qui identifieront la référence pornographique, et les autres

La façon du porno de représenter la sexualité est en train de devenir hégémonique, et l’on a de plus en plus de mal à tracer des frontières avec la réalité. Cette confusion s’est révélée de façon assez claire autour du film La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche. Que dit l’auteure de la bande dessinée originale, à propos de la représentation des scènes de sexe ?

Je considère que Kechiche et moi avons un traitement esthétique opposé, peut-être complémentaire. (…) Ça c’est en tant qu’auteure. Maintenant, en tant que lesbienne…
Il me semble clair que c’est ce qu’il manquait sur le plateau: des lesbiennes.
Je ne connais pas les sources d’information du réalisateur et des actrices (qui jusqu’à preuve du contraire sont tous hétéros), et je n’ai pas été consultée en amont. Peut-être y’a t’il eu quelqu’un pour leur mimer grossièrement avec les mains les positions possibles, et/ou pour leur visionner un porn dit lesbien (malheureusement il est rarement à l’attention des lesbiennes). Parce que – excepté quelques passages – c’est ce que ça m’évoque: un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise.

Source : Julie Maroh sur son blog

Et, ironie du sort, on peut trouver une compilation des scènes de sexe du film… sur les sites porno ! Par exemple, vous les retrouverez sur Pornhub sous le titre « Meilleure scène lesbiennes de stars – La vie d’Adèle ».

la vie dadele.png

Du porno partout ?

La prise de conscience n’est pas évidente, mais il faut reconnaître que nous sommes environnés de représentations à caractère plus ou moins explicitement pornographique. Même si nous n’en avons jamais regardé, même si la trouvons ridicule ou humiliante, la pornographie exerce sur nous une influence insidieuse.

Et c’est d’autant plus regrettable que la pornographie mainstream est loin d’offrir une vision saine de la sexualité.

Mais alors, pourquoi a-t-elle pris cette forme ? Pourquoi a-t-elle un tel succès ? Cela a-t-il des effets néfastes sur la société ?

Ces questions seront traitées dans un deuxième article :

Le sexisme du porno envahit toute la société [Questionner le porno #2]


Sources

Vidéos

Articles scientifiques

Articles de presse

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Merci au gaucho vindicatif de l’ombre qui relit mes articles !

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8 réflexions sur « Virilisme, domination, avilissement : ce que la pornographie dit du sexe [Questionner le porno #1] »

  1. Merci pour la pub, d’ailleurs beaucoup de femmes ont aimé mon article (et des féministes), contrairement à toi, mais ce n’est pas grave, on ne peut pas plaire à tout le monde et nous avons chacun un vécu et sensibilité différente donc un avis différent.

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    1. Je ne dirais pas que je ne l’ai pas aimé, c’est intéressant de voir ce que pensent d’autres gens. C’est vrai que je ne suis pas d’accord, mais tant que le désaccord passe par le dialogue (et la politesse), comme c’est le cas ici, je pense que c’est constructif.

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      1. Dans quel sens? Car les femmes font ce qu’elles veulent, ce que je n’aime pas c’est qu’elles le montrent et soient impudiques ou vulgaires, d’ailleurs mon article parle des femmes mais j’ai EXACTEMENT le même avis sur les hommes. Je ne fais pas de différence si ce n’est qu’en tant qu’hétéro bah c’est chez les femmes que ça me choque le plus car c’est elles que j’aime et que je veux voir respectées de tous. Quant aux hommes, ce sont des cons, des rustres et des incultes, la majorité ne prend pas le temps de vous étudier, de vous comprendre et de vous aimer.

        Mais on pourrait en parler des heures, ce sujet me passionne 🙂

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  2. A mes yeux le sexe n’a rien de honteux, il n’y a aucun mal à montrer qu’on l’aime. L’idée que ce serait « impudique » ou « vulgaire » me semble être un héritage de modes de pensée anciens, sous l’influence d’un christianisme qui condamne tout ce qui relève du corps, et d’un système où le patrimoine se transmet de façon héréditaire, ce qui rend particulièrement nécessaire la chasteté féminine.

    Je ne crois pas que les femmes soient un objet d’étude, ou plus difficiles à comprendre que les hommes. Nous ne sommes pas une espèce inconnue, nous sommes des êtres humains comme vous.

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    1. Sauf que moi je ne suis absolument pas chrétien, ancien du milieu Fetish BDSM Parisien et j’ai même failli devenir réalisateur de films pour adultes. Mais c’est du passé, désormais j’aime la pudeur, voilà tout. Car j’ai trop vécu la décadence et j’ai vu trop de gens malheureux là dedans, pour pouvoir donc dire que l’impudeur n’est pas une bonne chose et que la sexualité doit rester privée. Fréquente donc les milieux que j’ai fréquenté, ensuite on en reparlera. L’outrance et le trop plein amènent le dégoût. Je finirai là dessus.

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