Un homme peut-il être féministe ?

Vous l’aurez remarqué, petit.e.s futé.e.s, l’image d’illustration est un horrible piège : cogner sur les hommes n’a rien à voir avec le féminisme. Et pourtant, la distinction n’est pas évidente pour tout le monde, d’où cette question légitime : est-il envisageable d’être féministe quand on est un homme ?

Soyons lucides, si à première vue beaucoup d’hommes semblent ouverts sur la question de l’égalité des sexes, en vérité, ils y sont assez indifférents. « Nous sommes tous humains, affirment-ils, je ne me pose pas ce genre de question. » S’il reconnaissent que les inégalités salariales sont injustes, et seraient révoltés qu’on nous ôte le droit de vote, ils ne se sont jamais renseignés sur le féminisme, et pour cause : c’est un truc de femmes.

Cette idée est renforcée par bien des choses, parmi lesquelles dominent l’impression que les féministes sont hostiles aux hommes, la peur que chacun de ses mots sera disqualifié parce qu’il est un « homme cis hétéro », et la conviction que, de toute façon, l’égalité est déjà atteinte.

Soyons tout de même conscients que l’égalité est une notion abstraite, qui peut se comprendre de différentes façons. Aujourd’hui, hommes et femmes sont égaux de droits : nous avons le même statut juridique, la loi n’est pas censée défavoriser un genre par rapport à l’autre (même si, bon, parfois…). Mais l’égalité juridique, si elle est nécessaire pour mettre fin aux injustices, n’est pas suffisante. Nos comportements sont aussi encadrés par des croyances et toutes sortes de pressions sociales : de ce point de vue là, les femmes doivent obéir à des lois bien plus sévère que les hommes.

Le double standard est un cliché vieux comme le monde qui continue à se vérifier tranquillement tous les jours : il s’agit d’un code moral qui valorise la liberté sexuelle chez les hommes tout en la sanctionnant chez les femmes. En gros, un homme qui couche avec toute l’équipe de pompom girls est un don juan qu’on gratifie de tapes viriles dans le dos ; une femme qui couche avec toute l’équipe de hockey, une traînée. La psychologue américaine Terri Fisher a d’ailleurs démontré que les femmes minimisent le nombre de leurs conquêtes tandis que les hommes le gonflent, histoire de se conformer au double standard.

Source : le blog Poulet Rotique

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« Lorsque je suis autoritaire je suis une garce. Lorsqu’un homme est autoritaire, c’est un chef. Il n’y a pas de connotation négative à être un chef. Mais il y a beaucoup de connotation négative à être une garce. » – Nicki Minaj sur le double standard (source : blog Reines du monde)

Mais si vous voulez jouer l’avocat du diable couillu, vous allez me répondre que les hommes peuvent difficilement s’engager dans le féminisme. C’est pas de leur faute, me dites-vous, misérable que vous êtes, ce sont les femmes qui ne veulent pas les y intégrer. L’avis des« homme cis hétéro » serait jugé sans valeur, on n’écouterait jamais vraiment ce qu’ils ont à dire. Posons-nous pourtant la question suivante : quand est-ce que l’on rejette un argument au nom de la position dominante de celui qui la profère ?

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(Source : blog Assignée garçon)

C’est quand vous minimisez la gravité du sexisme qu’on vous renvoie à vos privilèges, parce qu’il est facile mais inepte de votre part de minimiser un mal qui ne vous touche pas. L’avis d’une personne qui parle d’un sujet dont elle ignore tout ne mérite pas grande attention, surtout si c’est pour défendre un système qui lui est favorable.

En fait, sur la condition féminine, des hommes peuvent très bien prendre position de façon pertinente : mais pour cela, ils commencent par s’intéresser à la question, c’est-à-dire qu’ils écoutent le témoignage des premières concernées, et qu’ils réfléchissent à partir de cette réalité.

C’est exactement comme ces journalistes blancs qui expliquent que le racisme du sketch de Kev et Gad ne les a pas choqué : au nom de quoi s’autorisent-ils à juger un discours qui ne les concerne pas, d’une oppression qui ne les touche pas, sans prendre l’avis d’une seule des personnes réellement concernées ?

Mais enfin, quand on développe ce genre d’argument, qui met en lumière la position privilégiée des hommes, on se retrouve accusé de misandrie (autrement dit, de détester les hommes).

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Avouez-le, c’est quand même vachement drôle les blagues sur la misandrie

C’est une façon de penser très schématique : d’abord, cela signifie que les critiques ne se fondent pas sur des arguments valides, mais sur un sentiments de haine personnel – autrement dit, on refuse de les entendre pour ce qu’elles sont. Mais surtout, on pense le féminisme par analogie avec le sexisme : si le sexisme c’est mépriser les femmes, et les penser comme subordonnées aux hommes, alors le féminisme devrait être un mépris des hommes assorti à la volonté de les soumettre. Chaque groupe (hommes sexistes et femmes féministes) défendrait en définitive ses intérêts, et leurs discours seraient d’égale valeur. D’ailleurs, la majorité des gens refuseraient de prendre part à cette guerre des sexes, en rejetant dans un même mouvement sexisme et féminisme, pour constituer une seule humanité harmonieuse (on y revient).

Sauf que le féminisme, ce n’est pas ça. Aujourd’hui, c’est avant tout une démarche intellectuelle de déconstruction et de mise en évidence des préjugés liés au genre, qu’il s’agit ensuite de combattre. Ce que nous enseigne le féminisme, si on veut bien l’entendre, c’est que notre société fournit deux modèles, le masculin et le féminin, découlant de l’apparence de nos organes sexuels. Ces modèles sont associés à un certain nombre de comportements, de valeurs, d’activités, auxquels les individus doivent se plier. Autorité, rationalité, force, agressivité, indépendance pour les hommes. Ils peuvent être ingénieurs, maçons, politiciens… Beauté, sensibilité, empathie, douceur, sociabilité pour les femmes. Elles peuvent travailler dans le soin, par exemple dans la médecine, être institutrices, coiffeuses, secrétaires…

Toute femme et tout homme qui ne rentrera pas dans ces cases sera montré du doigt, découragé, moqué, confronté à de l’hostilité plus ou moins ouverte. Voilà ce que nous dénonçons, et ce que nous combattons. Les hommes comme les femmes sont victimes de sexisme dés qu’ils sortent des rôles qu’on leur a traditionnellement assigné.

Seulement voilà, au sein de ces rôles traditionnels, les hommes ont plus à gagner que les femmes. S’ils réussissent à adhérer à l’image de l’Homme, cela fera d’eux des dominants, tandis que la Femme restera subordonnée. La sensibilité et l’empathie font qu’Elle est destinée à se consacrer aux autres, et notamment aux hommes de son entourage, quand l’Homme peut se concentrer sur ses propres aspirations. Et comme par hasard, les activités perçues comme masculines sont les plus prestigieuses.

D’où le fait que ce soient bien souvent des femmes qui dénoncent cet ordre sexiste : nous n’avons JAMAIS rien à y gagner. Mettre fin au sexisme, c’est dans le même temps libérer tous les individu et abolir la domination masculine.

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Une note de blog très intéressante sur le sujet : « Il faut quand même sacrément se cacher les yeux pour ne pas voir que He-man[=Musclor] et compagnie sont un modèle plus positif que Barbie et ses consœurs »

Tout cela renvoie à des réalités avérées, décrites et expliquées par les sciences sociales : hommes comme femmes peuvent se reconnaître dans la lutte contre le sexisme. Et, fait incroyable, il y a des hommes féministes, de la même façon qu’on trouvera des femmes sexistes. Si ces dernières défendent les modèles sexistes, bien que cela semble objectivement leur nuire, c’est sans doute parce qu’il leur donne une place et un rôle dans la société. La liberté fait peur, les conventions sont rassurantes.

Mais hors de toute « guerre des sexes », vous trouverez en fait assez facilement sur internet des exemples de cet engagement féministe de la part… d’hommes !

Le Youtuber LinkstheSun n’a pas hésité à prendre parti contre le sexisme :

Le magazine madmoiZelle, résolument féministe, a été fondé par un homme :hommes feministes fab.png

L’excellent blog Projet crocodile a aussi été créé par un homme, Thomas Mathieu  !hommes-feministes-projet-crocodile

Être féministe, ce n’est pas nécessairement s’engager dans le militantisme, mais c’est reconnaître les croyances sexistes pour ce qu’elles sont. Le sexisme imprègne la société, il vit en elle et par elle : nous en sommes tous responsables, sans même en être conscient.e.s. Alors si nous apprenons à l’identifier, nous pourrons le dénoncer quand nous en sommes témoins, et nous cesserons de l’entretenir inconsciemment.

N’hésitez donc pas à vous renseigner ! Vous pouvez consulter la liste de concepts féministes du blog Poulet Rotique, et apprendre ce que sont que le slut shaming, le test de Bechdel, le mansplaining, ou la théorie queer, mais aussi aller voir les blogs et chaînes Youtube que je vous conseille !


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Merci au gaucho vindicatif de l’ombre qui relit mes articles !

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3 réflexions sur « Un homme peut-il être féministe ? »

  1. Je serais un peu plus sévère que vous. Si un homme peut avoir un argument utile, il y a fort à parier que des femmes l’ont déjà eu. Ou qu’elles l’auront. (cfr « Comment être un allié (maculin) du féminisme ? »). Un homme qui argumente, c’est un homme qui parle, qui se convainc (une fois de plus) de son rôle important, et qui fait écran aux autres, qui coupe les autres (cfr « Le rôle des femmes et des hommes dans le travail de la conversation ») et néglige les autres le plus souvent. (On le reproche à Thomas Mathieu — à propos du livre illustré de Anne Husson — de se mettre devant des illustratrices aussi talentueuses ou efficaces que lui). Je pense que les hommes engagés comme « pro-féminisme » doivent parler aux hommes uniquement, et qu’ils ont des choses à leur dire en plus de ce que disent les femmes (féministes). Alors vous pourriez être intéressée/é/és par ce que je fais sur le blog singuliermasculin.wordpress.com … Chester Denis

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    1. Je pense que vous faites une distinction que je n’ai pas fait, entre « féministe » et « pro-féministe », mais nous nous rejoignons tout de même sur l’idée que le fait de déconstruire les préjugés sexistes de notre société, et lutter contre eux, c’est un combat que les hommes peuvent et doivent mener au même titre que les femmes.

      Je crois sincèrement que c’est la validité des discours qu’il faut prendre en compte avant tout, pas le genre de son émetteur. Le féminisme a bénéficié des travaux d’hommes sociologues, comme Bourdieu qui a écrit sur la domination masculine, par exemple. Tout discours pertinent est bon à prendre, à mon sens. Mais la distinction importante, c’est que ce sont des discours explicatifs.

      Il en est bien sûr autrement de l’action politique et concrète : une association féministe militante ne peut pas être majoritairement masculine, là, ça n’aurait pas de sens. Certaines féministes considèrent à juste titre que les hommes féministes peuvent occulter leur propre parole, comme ont l’a reproché aux blancs après la « marche des beurs » et la fondation de SOS racisme.

      Enfin, concernant Thomas Mathieu, je ne suis pas d’accord avec vous : il retranscrit des témoignages de femmes, sans prétendre savoir mieux qu’elles ce qu’elles vivent. Mais surtout, il affirme lui-même qu’une femme serait encore plus légitime que lui dans ce qu’il fait, et c’est maintenant une femme qui dessine sur le blog qu’il a créé ! http://projetcrocodiles.tumblr.com/post/124173395518/cest-reparti-httpjulietteboutantcom-et

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