Fillon, le roman national et l’école : pour un retour à la propagande nationaliste ?

Il y a ce truc de déroutant, avec les historiens, c’est qu’on dirait qu’ils ne sont jamais contents. Un coup, on minimise l’importance de leur discipline- rappelez-vous du tollé quand on a voulu faire passer le bac d’histoire en première pour les filières scientifiques ; le suivant, on s’y intéresse, et ils vous accusent d’être un dangereux propagandiste. Après tout, que reproche-t-on au beau projet d’enseigner un « roman national », qui ferait aimer la France aux jeunes, et unirait les citoyens dans leur identité commune ?

Ah, si c’était si facile…

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« Prends ma propagande dans ta face, sale gaucho ! »lit-on dans le regard de ce suppôt de roman national

L’histoire au service de l’idée nationale

Le roman national, c’est une vieille obsession qui, paraît-il, revient régulièrement sur le devant de la scène. L’expression est de Pierre Nora, et renvoie à une façon particulière de faire de l’histoire, surtout à l’école, en se fondant sur un enchaînement cohérent d’événements, portés par de « grands hommes », de manière à expliquer l’avènement de la France actuelle. A l’origine, c’était un moyen de réconcilier toutes les mémoires, et de réaliser l’unité entre les français, alors que la IIIe République naissante était encore fragile et parcourue de dissensions internes. Bien sûr, le but était aussi de stimuler le sentiment patriotique, dans l’espoir de rattraper l’Allemagne qui avait défait la France en 1870.

Mais, devinez quoi ? Les enseignants ont fini par regretter ce parti pris : après la Première Guerre mondiale, ils se demandent s’il n’est pas dangereux de vouloir enseigner ainsi l’amour de la Patrie. D’autant plus que cette perspective n’est pas la plus pertinente : téléologique, c’est-à-dire qu’elle explique le passé à la lueur du présent, elle ignore tous les phénomènes socio-économiques, et les dynamiques de fond qui dépassent les individus.

Mais François Fillon, candidat LR à la présidentielles, ne retient que ce qu’il veut de l’histoire, et n’hésite pas à se faire l’avocat d’un « récit national ». Le mot change, mais l’idée est la même.

En effet, voici ce qu’on trouve dans le volet « éducation » de son programme (profitons-en avant qu’il ne le supprime en douce, comme pour son projet pour la sécu) :

L’éducation comme creuset de la Nation et comme lieu d’intégration par la transmission de notre culture. Les attentats terroristes de janvier 2015 conduisent à réaffirmer une exigence : celle que l’école transmette un savoir avec autorité, enseigne soigneusement les valeurs de la France, l’exceptionnelle qualité de son héritage culturel et explique clairement à chaque élève le sens de la devise de la République « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Voilà qui ne va pas dans le sens d’une histoire critique et nuancée, que d’exalter « les valeurs de la France », son « héritage culturel », pour en faire un « creuset de la Nation » par la « transmission de sa culture ». Et n’avait-il pas déjà dit qu’il voulait que les jeunes français n’aient « pas honte de leur histoire », et que jamais les maîtres ne leur apprennent que « le passé est source d’interrogation » ?

Plus grave encore, à propos du passé colonial de la France, ce même Fillon se dit « contre la repentance », la Nation ne devant pas, selon lui, avoir honte « d’avoir voulu partager sa culture ».

Comme on le voit de façon plus développée dans cette émission d’Arrêt sur image, Fillon tient des propos à la limite du révisionnisme. Outre son talent dans l’art de l’euphémisme, vous remarquez que jamais il n’a prononcé un mot sur les massacres, les déportations, les mises en esclavage, les spoliations… Tout au plus admet-on que l’esclavage était « moralement répréhensible ».

S’étonnera-t-on alors de trouver son nom, en tant que ministre de l’éducation, en bas du projet de loi de février 2005 ? Vous savez, celui qui préconise d’ enseigner « le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord » (inutile de vous dire que les profs d’histoire n’ont pas apprécié).

Les présupposés politiques

Quelle conception du pouvoir et de la citoyenneté se cachent derrière le projet du roman national ?

L’histoire téléologique fait de chaque événement un élément d’explication de ce qu’est la France d’aujourd’hui : nous serions la conséquence de tout ce qui a existé de bon et de bien dans l’histoire de France, de Jeanne d’Arc à De Gaulle. L’histoire se réduit ainsi facilement à deux principes, le bien, tout ce qui est français, et le mal, la force contraire, ce qui s’oppose à la construction de la nation.

« La France c’est Saint Louis, Louis XI, Louis XIV, les révolutionnaires de 1789, Bonaparte, Napoléon III, la Troisième République, Gambetta, Thiers, Jules Ferry, Clemenceau, Jaurès, Poincaré, De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac.
La France, c’est la fille aînée de l’Église et le pays des philosophes des Lumières
(…)Comment ne pas ressentir la force, la puissance, la profondeur de ce passé qui nous a forgés et qui nous donne les clés de notre avenir.
(…)Nous avons besoin d’être fiers de la France pour défendre son unité.
Cette unité n’est jamais allée de soi.
Les rois de France, la République, l’État moderne ont bataillé pour l’imposer aux féodaux, aux adversaires de la révolution, aux églises, aux financiers sans patrie. »

Extraits du discours du 28 août 2016 à Sablé-sur-Sarthe

Belle vision simplificatrice de l’histoire, qui oublie de caractériser les différents acteurs. Rien de commun entre Louis XIV, Robespierre et De Gaulle, mais pourquoi tenir compte des nuances entre les différentes conceptions politiques ? C’est une façon singulièrement réductrice de voir l’histoire, que de réunir sous une même idée de « progrès » des acteurs aux vues totalement contradictoires.

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Ah non ! On avait dit « les grands hommes », les gars !

Il est pourtant essentiel de comprendre que le passé est complexe, qu’il n’est pas réductible à une série de grands hommes ou à une liste de dates et de symboles. Qu’il y a eu des logiques contradictoires à l’œuvre, des phénomènes socio-économiques puissants, des mouvements collectifs incontrôlables, et qu’ils ne sont pas moins déterminants que l’action « par en haut » des dirigeants.

Si même pour le passé, on s’en tient à des explications simplistes et des récits linéaires, comment peut-ont aborder la politique d’aujourd’hui, autrement qu’en recherchant les coupables les plus évidents, et les schémas d’explication les plus grossiers ?

Mais le projet de Fillon est aussi révélateur de sa vision de la citoyenneté : il est évident que l’on n’enseigne pas l’histoire pour former à un métier, mais parce qu’elle fait partie de la connaissance nécessaire à donner aux citoyens. Or, refuser de donner des instruments critiques, imposer par le haut, avec « autorité », une vérité pourtant discutable, à quelle conception du citoyen cela répond-il ? Est-il libre, ou soumis, celui qui adore la France et ses Valeurs comme autant de divinités ?

De plus, il convient de se demander qui est à l’origine des crimes passés de la France : étrangement, c’est rarement la nation entière qui collabore au pire. Dans les événements que Fillon se refuse à évoquer, la responsabilité revient aux puissants : ceux qui ont le pouvoir politique, bien souvent, mais aussi les acteurs économiques. Ce n’est pas le paysan vendéen qui est responsable du commerce triangulaire, mais on ne peut pas en dire autant de l’État et de la bourgeoisie d’affaire.

Alors non, en vérité, ce que veut M. Fillon, ce n’est pas protéger l’image de la nation française. Ce qu’il veut, c’est éviter que l’on se souvienne que le pouvoir peut être tyrannique, que l’armée peut torturer, comme elle le fit lors de la guerre d’Algérie, que la loi peut être injuste, comme elle l’a été avec le code de l’indigénat, que les acteurs économiques ne sont pas toujours moraux, comme l’a illustré le commerce triangulaire.

Mais si l’on tient à faire une histoire expurgée de tout événement immoral, très bien : cessons de parler de la Saint-Barthélémy, du commerce triangulaire, de la Terreur, de l’oppression coloniale, de la collaboration… Mais alors, que ce catéchisme nationaliste sorte du programme de l’école obligatoire, et qu’on cesse d’appeler ça de l’histoire.

Une conception particulière de la nation

Mais enfin, nous savons tous quel est le but réel de cette fixation sur l’histoire de la Nation : il s’agit de définir qui en fait partie, et qui en est exclu. Pour être français, il faudrait s’identifier affectivement aux grands noms de l’histoire de France, et en connaître les symboles.

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« Leçon 3 : la France est un pays de race blanche. » « Oui, parce que les arabes n’aiment pas la Marseillaise. »

Les français issus de l’immigration, ceux qui ont une double appartenance nationale et qui sont souvent au carrefour de deux identités, sont directement visés.

Mais je doute que l’enseignement du roman national à l’école inculque à qui que ce soit l’amour de la nation. Enseigner les bienfaits de la colonisation est faisable, mais s’il suffit d’une recherche sur Wikipédia pour découvrir l’horreur de la guerre d’Algérie, on ne risque pas d’obtenir l’effet souhaité. Face à une manipulation aussi manifeste de l’État, c’est la méfiance qui va l’emporter, et qui a envie d’aimer la France quand elle vous ment (et vous prend pour un con, au passage) ?

Il vaudrait mieux se demander d’où vient cette mise à l’écart des français perçus comme issus de l’immigration. Sont-ce vraiment eux qui s’isolent et se pensent différents ? Ou bien cette différence ne naît-elle pas aussi dans notre regard ? Beaucoup témoignent de ce soupçon permanent de ne pas être français, des a priori fondés sur un nom ou une couleur de peau.

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Source : un article du Huffigton Post à partir des centaines de témoignages de racisme ordinaire récoltés sur la plateforme de FranceTV

Peut-être que le problème ne vient pas vraiment de ces minorités : on leur reproche de ne pas s’intégrer, mais on ne leur en offre pas la possibilité, et ce n’est pas un programme d’histoire rétrograde qui y changera quoi que ce soit.

François Fillon à l’école

Enfin, même s’il n’est jamais bon d’entrer dans les attaques ad hominem, je me pose des questions sur la crédibilité du candidat de la droite. Dans son discours du 28 Août, il avait aussi dit ceci :

Il suffirait de si peu de choses pour que la France retrouve confiance en elle-même.
Il suffirait que le travail soit justement récompensé.
Il suffirait que les efforts soient justement répartis.
Il suffirait que le mérite l’emporte sur les corporatismes et les réseaux.

Étrangement, je doute qu’il applique ce discours à sa propre personne, et vous savez pourquoi ? Il suffit d’un rapide tour sur internet pour apprendre qu’au cours de sa scolarité, Fillon s’est fait renvoyer deux fois de son établissement pour comportement incorrect – et quand je dis incorrect, je ne veux pas dire qu’il s’est fait prendre à se moquer d’un de ses profs, je veux dire qu’il a balancé une ampoule lacrymogène en pleine salle de classe. Ses professeurs lui reprochaient alors un manque total de travail, et ne s’attendaient même pas à ce qu’il obtienne le bac. Nul doute que s’il était né en banlieue, la carrière de Fillon aurait été beaucoup moins brillante. Dans ces circonstances, difficile de penser que son travail a été « justement récompensé », ou que le mérite l’a « emporté sur les corporatismes et les réseaux ».


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Et merci au gaucho vindicatif de l’ombre qui relit mes articles !

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