Pourquoi je trouve qu’on devrait parler plus souvent de nos règles

N’avez-vous jamais remarqué que bien des femmes baissent la voix quand elles prononcent le mot « règles » ? Que lorsqu’elles dépannent une amie en protection hygiénique, l’échange se fait furtivement, de préférence à l’abri des regards ? Que les marques de serviettes fournissent des étuis pour que l’on puisse les dissimuler, bien qu’elles soient déjà protégée par un emballage plastique opaque ?

Entend-on souvent des femmes dire « je vais changer de tampon » avec le même naturel qu’on dit « je vais faire pipi » ?

Certes, le sang menstruel est à relier aux organes génitaux, donc à l’intime, mais est-on aussi discret quand on parle de ce qui relève du sexe masculin ? Trouve-t-on obscène de parler de la douleur d’un coup dans les testicules, alors qu’il est si rare de parler de celle des règles ?

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Source : https://www.rupikaur.com/period/

Quand la blogueuse rupi kaur a posté sur Instagram une photo d’elle avec une tâche de sang menstruel, elle s’est fait censurer – et non pas une fois, mais deux. Sa réponse ? «Je ne m’excuserai pas de ne pas nourrir l’ego et la fierté de la société misogyne, qui montrera mon corps en sous-vêtements mais n’acceptera pas une petite fuite, alors que vos pages sont remplies d’un nombre incalculable de photos/comptes où les femmes (dont beaucoup sont mineures) sont chosifiées, pornographiées et traitées comme des sous-humains»

Car oui, derrière cette gêne persistante, il y a du sexisme, largement inconscient, et profondément intériorisé. C’est l’héritage ancien d’une diabolisation du féminin, la croyance que le sang menstruel est impur, voire dangereux. Idées longtemps relayées par les religions monothéistes, comme en atteste par exemple cet extrait du Lévitique (chapitre 15) :

19 La femme qui souffre ce qui dans l’ordre de la nature arrive chaque mois, sera séparée pendant sept jours.
20 Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir ;

21 et toutes les choses sur lesquelles elle aura dormi, et où elle se sera assise pendant les jours de sa séparation, seront souillées.
22 Celui qui aura touché son lit lavera ses vêtements ; et après s’être lui-même lavé dans l’eau, il sera impur jusqu’au soir.

Mais ne vous inquiétez pas, ce n’est pas une obsession purement religieuse, Pline l’ancien est allé encore plus loin :

Mais difficilement trouvera-t-on rien qui soit aussi malfaisant que le sang menstruel. Une femme qui a ses règles fait aigrir le vin doux par son approche, en les touchant frappe de stérilité les céréales, de mort les greffes, brûle les plants des jardins ; les fruits de l’arbre contre lequel elle s’est assise tombent ; son regard ternit le poli des miroirs, attaque l’acier et l’éclat de l’ivoire ; les abeilles meurent dans leurs ruches ; la rouille s’empare aussitôt de l’airain et du fer, et une odeur fétide s’en exhale ; les chiens qui goûtent de ce sang deviennent enragés, et leur morsure inocule un poison que rien ne peut guérir.

Nous ne voyons pas forcément les conséquences de ce tabou ancien, qui porte sur un phénomène purement naturel mais exclusivement féminin. Pourtant, inconsciemment, en rendant les règles sales et gênantes, ne faisons-nous pas de la féminité même quelque chose de honteux ?

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cachez ce tampon que je ne saurais voir, c’est l’instrument de Satan !

La conséquence de tout ça, c’est que les règles disparaissent tout bonnement de notre horizon de pensée, et que l’on en parle le moins possible. L’invisibilisation de ce qu’expérimentent les femmes n’est pas anodine, elle relève à mes yeux d’un phénomène plus large : nos représentations, au moment même où elles se veulent neutres et universelles, sont conditionnées par le regard masculin. Presque tout est abordé suivant une optique masculine, qui tend souvent à ignorer les expériences féminines, et à les dévaloriser le reste du temps.

Mais au-delà du sexisme de nos représentations, la persistance de ce tabou a des conséquences quotidiennes !

Si personne ne parle de ses règles, les hommes risquent d’être relativement ignorants sur la question. Pourtant ils côtoient tous des femmes, et peuvent commettre des maladresses, se montrer peu compréhensifs, ou simplement à côté de la plaque. S’il est dur de les en blâmer, force est de constater que cela peut donner lieu à des situations absurdes : prenez par exemple cet homme, chef d’une petite entreprisse qui comporte quatre femmes (sur dix-huit personnes), et qui n’a jamais pensé à mettre une poubelle pour les protections periodiques dans les toilettes. Au bout d’un certain temps, il comprend que les problèmes récurrents de canalisations viennent peut-être du fait que ses employées jetaient leurs protections dans la cuvette. Mais aucune, en quinze années, n’a osé aborder le sujet !

Autre conséquence : nous sommes invitées à souffrir en silence. Les règles, selon les femmes, peuvent être très éprouvantes, voire particulièrement douloureuses. Mais ne comptez pas sur de la sollicitude, ou que l’on vous rende la journée moins pénible. Oh non, inutile d’espérer de l’aide, de la patience, un allègement de vos tâches habituelles, puisqu’il serait profondément déplacé d’évoquer la cause de votre mal-être.

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Arrête de vouloir attirer l’attention, STP !

Le problème avec ce tabou, c’est qu’il s’autogénère : il est bien plus dur de parler de ses règles quand tout le monde semble trouver la question honteuse et dégoûtante. Et comme personne n’en parle, on se dit qu’il serait gênant de parler d’un tel sujet, et l’on n’ose rien dire.

Il s’agit alors de briser ce cercle vicieux, en refusant d’avoir honte d’évoquer un phénomène naturel et extrêmement répandu. C’est pour ça que, personnellement, je pense qu’il ne faut jamais hésiter à en parler. Tentons au contraire d’aborder le sujet sans honte, avec naturel et objectivité. Parce que je suis persuadée qu’il n’y a pas de meilleure façon d’affaiblir un tabou que de l’ignorer, et que plus l’on parle facilement d’un sujet, moins il nous paraît honteux.

N’hésitez donc pas, homme ou femme, ennemis du sexisme, à oser cet acte engagé : vous aussi, parlez des règles quand vous en ressentez l’envie !


Pour aller plus loin :

L’article de Libération sur le sujet

Deux articles de Slate sur la douleur des règles, et le peu d’intérêt que la recherche semble lui accorder

Et le blog Passion menstrues dans son entier !



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Et merci au gaucho vindicatif de l’ombre qui relit mes articles !

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