Que fête-t-on réellement à Noël ? Un éclairage anthropologique sur le rituel le plus important de l’année

Contrairement à ce que vous attendez peut-être, je ne vais pas dénoncer Noël comme la célébration du Grand Capital, fête privilégiée de l’Antéchrist et Rituel-Consumériste-Par-Excellence – même si je n’en pense pas moins. Pour éviter d’offenser la majorité de mon lectorat, je vais m’abstenir de critiquer la fête la plus appréciée de l’année.

Je vous propose propose plutôt un paradoxe : comment se fait-il que la célébration de la naissance du Christ soit aussi populaire dans un pays si fortement déchristianisé ? La France compte une majorité d’athées et de personnes qui se disent sans religion, mais Noël est célébré avec plus de faste et de ferveur que jamais.

Et si, contrairement à ce que l’on avait toujours cru, Noël n’était pas une fête religieuse ? Aujourd’hui ce n’est plus la naissance du Christ que nous célébrons le 25 Décembre : il ne viendrait même pas à l’esprit de la plupart d’entre nous d’assister à la messe de Noël. D’ailleurs, cette fête a conquis des pays très faiblement christianisés, comme le Japon.

Mais alors, qu’est-ce que Noël ? Pourquoi cette fête est-elle si importante à nos yeux ?

Elle a en fait de nombreuses similitudes avec des fêtes issues de civilisations non-chrétiennes : Saturnales romaines, Halloween celte, fête des Katchina sud-américaine ou Potlatch nord-américain… L’anthropologie, en tissant des liens entre ces différentes célébrations, a présenté nos propres rites sous un jour nouveau, et révélé certains des enjeux cachés de nos festivités : inversion temporaire des valeurs, rite d’intégration et conjuration de la mort. Rien que ça.
M’est avis que Noël pourrait encore vous surprendre !

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Pour rédiger cet article, je me suis appuyé sur Le Père Noël supplicié de Lévi-Strauss, ainsi que sur plusieurs textes de sociologues : vous trouverez toutes mes sources en bas de l’article !

Renverser les valeurs et transgresser l’ordre établi

La fête de Noël est faite de recompositions à partir de célébrations plus anciennes, dont l’importance a fluctué dans le temps. Elle s’est dessinée sous son aspect actuel dans l’Angleterre victorienne, époque de l’élaboration de « l’esprit de Noël » qu’incarnent les contes de Dickens, exaltant la famille, la générosité envers les pauvres et la vertu. Mais si l’on remonte encore plus loin, notre Noël partage de nombreux points communs avec les Saturnales romaines, fêtées du 17 au 24 décembre, et les célébrations médiévales : on retrouve la décoration des édifices avec des plantes vertes, les cadeaux échangés, ou donnés aux enfants, les festins, la gaîté, et même une fraternisation entre toutes les couches de la société.

Or, lors de ces fêtes, on observe une inversion de l’ordre, assez proche de ce qui se faisait aussi au moment du carnaval : les distinctions sont temporairement abolies, maîtres et serviteurs partagent le même festin, les sexes échangent leurs vêtements, et les jeunes se constituent en corps autonome pour se livrer à toutes les transgressions, allant du blasphème au meurtre. Noël comme les Saturnales sont alors tout à la fois un moment de solidarité accrue et d’antagonisme exacerbé, pour reprendre les mots de Lévi-Strauss.

Cet aspect carnavalesque n’est plus à l’ordre du jour, mais on peut lui voir des survivances : lorsque les enfants écrivent leur liste au Père Noël, ils donnent en fait des directives au parents, qui essaient de répondre au mieux aux désirs de leurs enfants. C’est un renversement de l’ordre habituel des choses, où, tout à coup, ce sont les enfants qui mènent la danse. Alors qu’ils s’adaptent habituellement aux impératifs du monde des adultes, ce sont maintenant eux qui sont au centre de l’attention, et les parents sont prêts à bien des sacrifices et des efforts pour combler leurs enfants. Fait intéressant, ces dons faits au nom du Père Noël n’impliquent aucune réciprocité : l’enfant n’est pas supposé donner quelque chose en retour à ses parents, ni même les remercier, puisque c’est le Père Noël qui l’a comblé. Une seule fois dans l’année, il peut légitimement se laisser aller à l’égoïsme.

Mais le renversement va encore plus loin, sans qu’on en soit toujours bien conscient. Car les excès de Noël semblent paradoxalement rompre avec toutes nos habitudes de consommation : selon Jean Duvignaud, lors des fêtes, l’accent est mis sur « le plaisir, l’ardeur intrinsèque au gaspillage et à la dilapidation », de telle sorte qu’on « joue passionnément la dénégation d’un monde organisé par l’économie de marché ». Nos pratiques habituelles sont abolies, on cesse de compter et de faire des compromis, nos réflexes individualistes cèdent la place à la générosité et aux festivités partagées. On échange certes des cadeaux, mais ils doivent être chargés d’émotions et d’affects, afin de de les dépouiller de toute souillure marchande. Duvignaud explique ainsi que « la période de Noël serait, dans ses débordements et ses excès, un moment d’antistructure, de désordre, qui renforcerait in fine la structure et l’ordre de la société ». Ces transgressions annuelles rendraient plus acceptable l’ordre habituel, et le consolideraient même donc.

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Vous voyez sur quoi repose la survie de la société ?

Un rite qui soude la famille

Le repas, autour duquel se structure la fête de Noël, semble réunir toutes les éléments de définition du rite. Il a, selon Richard Ladwein et Éric Rémy, tout de la mise en scène rituelle :

Le rite répond à quatre conditions. Il doit tout d’abord mobiliser des accessoires ou des éléments scénographiques, ce que Rook appelle les « artefacts ». Ensuite, il repose sur un script, c’est-à-dire une séquence dans l’organisation des événements lors de la mise en place du rite. Il faut également une performance de rôle, pour les participants, qui caractérise l’action ou l’activité de chacun dans le cadre du script. Enfin, il est indispensable qu’il y ait un public qualifié. Autant d’éléments présents dans l’organisation et la mise en scène du repas de Noël.

Plus encore, la difficulté de s’y soustraire montre l’importance rituelle du repas de Noël, chargé d’une aura de sacralité. Les réjouissances ne vont pas sans obligation : y participer relève de devoir moral, généralement perçu positivement, et ceux qui y dérogent doivent présenter de bonnes excuses. Bien souvent, on préfère mentir ou arranger la réalité plutôt que de reconnaître qu’on ne souhaite pas participer au repas, comme le montre ce témoignage, étudié par Évelyne Favart:

La meilleure parade consiste à partir en vacances à l’étranger, accompagné de sa famille conjugale. (…) Face à la famille, on propose une version officielle non offensante : «On essaie de maintenir une certaine tradition, le fait de se réunir à Noël, bien qu’il y ait eu des moments où c’était un peu tendu et difficile et ça m’arrangeait très bien de ne pas être là. On aime bien le ski, mais on pouvait évidemment choisir une autre semaine. Je vous le dis franchement, je ne leur ai pas dit à elles, je disais que ça s’arrangeait comme ça. Et mon mari n’avait pas non plus envie de voir ma famille. »

Si le repas de Noël est si important, c’est peut-être qu’il exerce une fonction essentielle dans l’ordre familial. Dans une société où les familles se complexifient, en se recomposant et se renouvelant régulièrement, le repas de Noël prend la valeur d’un rite d’intégration, tel que le définit Bourdieu : il s’agit avant tout de définir des frontières entre ceux qui appartiennent à la famille, et ceux qui en sont exclus. D’où la nécessité de multiplier les célébrations avec les différentes branches de la famille : il vaut mieux fêter plusieurs fois Noël que de s’isoler symboliquement d’une partie du groupe.

Ce rituel si important a été rapproché des Potlatch, pratiqués par des peuples autochtones d’Amérique du Nord, et étudiés par les ethnologues. Organisées dans des contextes variés, ces célébrations évoquent notre Noël par leur dimension excessivement fastueuse : elles se déroulent au sein des numaym, des entités familiales et résidentielles, où l’hôte mène la célébration composée de danses et de proclamations publiques, mais aussi de festins abondants et d’une distribution de cadeaux. Or, ce que Marcel Mauss met en lumière, dans son Essai sur le don, c’est que ces célébrations ne sont pas toujours exemptes de conflits : il insiste sur le caractère « agonistique » du don, qui est utilisé dans les confrontations. Le don apparaît en effet comme un moyen de sanctionner un statut au sein du lignage, notamment en cas de contestation par d’autres héritiers potentiels. Mauss nous dit qu’il est doublement ambivalent, parce qu’il possède aussi une dimension agressive : il crée une dette en appelant à un autre don en retour, potentiellement de plus grande valeur, et permet d’exprimer un ascendant sur celui qui ne peut plus renchérir.

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Voilà quelqu’un qui vient de perdre son honneur dans le Potlatch

Fêter les morts

Lévi-Strauss a comparé la croyance au père Noël au rituel des Katchina, pratiqué dans les sociétés autochtones d’Amérique du Sud : ce sont des personnages costumés et masqués qui incarnent les dieux et les ancêtres. Ils reviennent périodiquement hanter le village, pour récompenser les enfants sages et punir les mauvais. Les enfants ne doivent pas reconnaître leurs proches sous les déguisement, mais croire qu’il s’agit réellement d’une visite des esprits. De la même façon, les enfants d’aujourd’hui doivent ignorer l’intervention de leurs parents, le père Noël représentant une sorte de divinité, éternelle et immuable, avec une fonction définie et des aptitudes surnaturelles.

La croyance au père Noël se rattache ainsi aux rites d’initiation, où les enfants sont exclus par une croyance du reste de la société, jusqu’à ce que les adultes révèlent la mystification. Ces rites aident certes les aînés à maintenir leurs cadets dans l’ordre et l’obéissance, mais il ne s’agit que d’une fonction secondaire du mythe. Ce qui se joue avant tout, c’est la communication avec l’au-delà : les Katchina sont censés être les âmes des premiers enfants indigènes qui enlevaient autrefois les enfants du village. Ce n’est que grâce au rituel qu’ils acceptent de rester dans l’au-delà. Les enfants, non-initiés, incarnent l’altérité au sein de la société, tout comme les morts sont les autres des vivants : pour Lévi-Strauss, si le rituel leur est destiné, c’est que ce sont les enfants qui représentent en réalité les Katchina.

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SakwaWakaKatsina — Katsina-Vache-Bleue (collection du laboratoire d’anthropologie sociale, Collège de France)

La célébration des morts se retrouve dans les Saturnales, qui sont originairement la fête des larvae, les morts laissés sans sépulture ou victimes de violence. Au Moyen-Âge, les enfants, déguisés et en bandes, chantaient devant les maisons pour recevoir des fruits et des gâteaux : représentants des esprits ou des fantômes, ils rappelaient dans leurs chansons que la mort était proche. Le parallèle avec Halloween est évident, et Noël s’inscrit dans la lignée des rituels d’automne, où la lumière déclinante et la progression de la nuit apparaissent comme l’indice d’un retour des morts. Le solstice d’hiver, la nuit la plus longue de l’année, célèbre alors le jour de congé de ces derniers, fêtés une dernière fois avant qu’ils ne quittent le monde des vivants.

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C’était plutôt bien vu de la part de Tim Burton, de mélanger Noël et Halloween !

 Ce lien avec la mort, l’avons-nous réellement perdu ? Il est vrai qu’on ne la craint plus comme au Moyen-Âge, où la guerre, la famine et la peste décimaient la population. Les rapports à la mort se sont améliorés. Mais d’un autre côté, ses représentants, les enfants, ont gagné en importance dans le rituel. Et cette célébration de la gaité et du plaisir, ne s’oppose-t-elle pas à notre vision de la mort, liée à l’appauvrissement, à la sécheresse et aux privations ? Les cadeaux, nous dit Lévi-Strauss, sont, par l’intermédiaire des enfants, « un sacrifice à la douceur de vivre, laquelle consiste tout d’abord à ne pas mourir ».

Que retenir de tout ça pour briller lors du réveillon ?

On sait maintenant que Noël a suffisamment en commun avec les rituels païens pour rasséréner les pulsions laïques des plus intransigeants d’entre nous. Et malgré notre sentiment de vivre dans une société pragmatique et ultra-rationnelle, nous ne sommes pas très différents des chasseurs-cueilleurs. Nous ressentons les mêmes besoins et adoptons les mêmes pratiques, pour apaiser, sans en être conscient, la peur de la mort qui nous menace tous.

La fête de Noël, permet alors d’exorciser cette peur, en célébrant ce qui fait à nos yeux toute la saveur de la vie : se réunir en famille autour d’un repas fastueux, en oubliant pour un temps nos habitudes de modération. Et tant pis si 20% de notre budget-cadeau annuel y passe.

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Mais chacun son Noël idéal, après tout !

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Sources :

  • Favart Évelyne, « Enjeux familiaux autour de la fête de Noël », Dialogue, 2/2005 (no 168), p. 107-113.
  • Claude Lévi-Strauss, “Le Père Noël supplicié.”  LES TEMPS MODERNES, no 77, 1952, pp. 1572-1590. Paris: Les Éditions Gallimard.
  • Ladwein Richard, Rémy Éric, « Sacré Noël ! », Revue du MAUSS, 2/2014 (n° 44), p. 229-249.
  • Claude MEILLASSOUX, « POTLATCH ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopædia Universalis, consulté le 23 décembre 2016. Disponible sur http://www.universalis-edu.com.acces.bibliotheque-diderot.fr/encyclopedie/potlatch/
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