La science contre le féminisme ? L’essentialisme en question

J’ai toujours aimé les sciences, pour un tas de raisons. Grâce à elles, nous pouvons mieux comprendre notre corps, notre environnement, et l’avenir de notre monde. Même la méthode scientifique me semble profondément satisfaisante, parce qu’elle est parfaitement fiable : elle se base sur des faits, expérimente, compare les expériences similaires, et sait même identifier la limite entre ce que l’on sait et ce que l’on ignore. La science, c’est le monde de la rationalité par excellence.

Quand la science parle, le préjugé disparaît.

J’aime la science.

Mais un jour, toutes mes certitudes ce sont effondrées. Je me suis mise à douter : la science pourrait-elle me trahir ? Avec une conférence TED, par exemple ?

Tout a commencé avec Franck Ramus, qui explique qu’il « existe des preuves de différences cognitives entre les sexes ».1 D’après Ramus, notre sexe influencerait la personne que nous sommes et nos comportements : « spontanément les hommes et les femmes sont attirés par des objets et des activités différentes » (12:09). Cet exposé répond en fait point par point à celui d’une neurobiologiste, Catherine Vidal, qui affirme dans une autre conférence TED que nous naissons tous avec le même cerveau.

Husband crying his woman dancing with another man. Betrayal love relationship
Mon cœur est brisé

J’ai bien évidemment tendance à penser que cet homme est de pure mauvaise foi. Soyons clairs, je suis une femme, et pourtant je ne retrouve clairement pas en moi-même les caractéristiques traditionnelles de la féminité. Mon cerveau ne m’a manifestement pas rendue plus sensible et irrationnelle. Je n’ai pas un désir profond de couple monogame, fondé sur la protection d’un homme fort et potentiel père de mes enfants. Je ne suis pas un cas unique, nous sommes nombreuses à ne pas correspondre à l’image stéréotypée de la Femme. Seulement cette certitude n’est pas à proprement parler un argument.

Toujours est-il que l’argumentation de Ramus est loin de me convaincre. Certes, il mesure des différences d’agressivité entre les hommes et les femmes, mais c’est un constat de fait. Rien ne permet d’en déduire que cette différence est innée et non acquise. Quand on grandit dans un monde où l’agressivité est perçue comme une caractéristique masculine, il est logique que les hommes aient plus tendance à se permettre d’être violents, physiquement ou verbalement. C’est « normal » après tout. Et inversement, quand on est une femme, c’est beaucoup moins acceptable, et l’on est bien plus encouragées à se contrôler.

La seule différence valable soulevée par Ramus, c’est que les nourrissons semblent manifester un intérêt pour des images différentes selon leur sexe. Bien, mais qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que cela révèle ? S’il y a un lien avec la testostérone et l’agressivité, il faut l’expliquer, parce qu’il n’est pas évident. De plus, il aurait été pertinent de comparer ce résultat avec celui de la même étude menée dans d’autres cultures : il aurait été plus aisé de faire la part entre nature et culture, plutôt que de supposer qu’il s’agissait d’une différence innée.

Mais après cette vidéo, viennent des articles, certains sans la moindre argumentation, et d’autres manifestement plus étayés. Puisque leur conclusion me paraît contestable, j’ai tendance à douter de tout ce qu’ils disent : ils citent une étude ? Mais le protocole expérimental n’est sans doute pas satisfaisant. Ils énoncent un fait ? Peut-être que leur interprétation est fausse.

Et ainsi de suite.

Ce qui ressort de tout ça, c’est qu’on tend à faire plus confiance aux discours qui correspondent à notre opinion. Certes, l’esprit critique et l’exigence intellectuelle peuvent amener à reconnaître que l’on avait tort. Mais encore faut-il pouvoir se fier à des sources suffisamment indiscutables pour faire autorité.

Or, le problème, ici, c’est qu’a priori les camps opposés semblent tout aussi crédibles. Les scientifiques qui s’expriment exercent tous deux dans des institutions reconnues et prestigieuses.

De plus, je ne peux pas toujours évaluer la valeur de leurs énoncés, parce que mes connaissances scientifiques sont limitées. Je ne suis hélas pas neurobiologiste !

Je me suis alors tournée vers une autre façon de raisonner. Avant Freud, Galilée et Durkheim, il y avait la philosophie. On a tendance à sous-estimer son pouvoir, parce qu’elle ne se fonde pas sur des faits. Mais oubliez l’arrogance de vos professeurs de terminale, elle n’est pas une rivale des sciences. Par contre, tout comme les mathématiques, elle pense les concepts et les systèmes théoriques. Elle est abstraite au sens où elle ne porte pas sur notre réalité matérielle, mais elle est utile, parce que notre monde est parcouru de part en part d’idées et de concepts.

Raisonnons donc en philosophes. Est-ce que notre genre peut avoir une incidence sur nos comportements et nos aptitudes ?

Si c’est le cas, on parle d’essentialisme : il y a une nature féminine et une nature masculine, qui déterminent qui nous sommes.

Or par définition, la nature est nécessaire et universelle. Autrement dit, il ne peut y avoir d’homme qui ne corresponde pas à la définition de la nature masculine, et il est un homme si et seulement si il lui correspond. De plus la nature masculine se retrouve chez tous les hommes sans exceptions.

Par comparaison, prenons l’essence du couteau : c’est de couper, grâce à une partie aiguisée reliée à un manche. Il est impensable de qualifier une chose de couteau si elle n’a pas de manche ( c’est une lame) ou si elle ne coupe pas ( c’est un faux couteau, un jouet par exemple ).

Posons-nous maintenant la question de savoir si ce que l’on attribue à la nature masculine ou féminine est nécessaire et universel. « Les femmes sont plus sensibles » ? Ne connaissez-vous pas une seule femme qu’il est difficile d’émouvoir ? « Les hommes pensent plus au sexe » ? N’y a-t-il aucun homme dans votre entourage qui s’y intéresse peu, mais qui rêve par contre d’amour romantique ? « Les femmes aiment les enfants » ? Sauf celles qui refusent d’en avoir, n’est-ce pas ?

Prenez n’importe quelle affirmation sur les caractéristiques d’un sexe ou de l’autre, vous trouverez forcément des exceptions. Et n’allez pas me dire qu’elles confirment la règle, nous ne parlons pas de grammaire. L’exception est antiscientifique, affirme Claude Bernard ( voyez, mon amour des sciences resurgit sans que je n’y prenne garde ).

Il n’y a pas de comportement ou de caractéristique qui soit uniquement féminin. Et on ne peut pas non plus trouver un comportement ou une caractéristique qui se retrouve chez toutes les femmes sans exceptions.

Quand on essaie d’identifier de tels traits, on arrive fatalement par décrire des faits biologiques : les hommes sont plus grands, avec une masse musculaire plus développée en moyenne, les femmes ont leur règles et peuvent tomber enceinte.

Mais ici, on décrit ce qui fait qu’on différencie les hommes et les femmes, on ne parle plus de comportement ou de personnalité.

Et même cette différence biologique mérite d’être questionnée. L’humanité ne se divise pas réellement entre hommes et femmes. Prenez le cas des gens intersexes : ils n’entrent pas dans nos catégories prédéfinies. La génétique n’est pas figée, elle est en perpétuel brassage, en évolution constante, mettant sans cesse au monde des individus avec de nouvelles mutations. Comment croire qu’on puisse la relier avec l’idée d’une distinction nette, intangible et éternelle entre deux sexes ?

Être homme ou femme, ce n’est pas une réalité biologique. Ce sont des concepts forgés par les humains à partir de récurrences physiologiques.

Sartre a ainsi dit que pour l’être humain, l’existence précède l’essence : on a défini une nature humaine, fictive, à partir de la réalité. Et de même, De Beauvoir, appliquant les apports de l’existentialisme au genre, a affirmé que l’on ne naît pas femme, mais qu’on le devient.

Bien sûr, je vous vois déjà venir, avec vos objections, lecteurs de mauvaise foi. « Bon, peut-être qu’il n’y a pas de nature universelle, mais ça vaut quand même pour beaucoup, hein ! ». Vous pensez que les caractéristiques féminines et masculines ne sont pas universelles, mais générales.

Admettons : d’où viennent ces différences ? Pas d’une différence de nature, parce que dans ce cas elles seraient universelles ( vous m’avez suivie ). D’une prédisposition génétique ? Comme pour le diabète, en somme : une femme aurait plus de chance d’être irrationnelle qu’un homme, bien que certaines fassent exception. Personnellement, j’en doute, et je crois que cet argument est bien souvent le dernier moyen de sauver l’essentialisme, parce que la majorité d’entre nous ne connaît pas assez la génétique pour savoir quelle est réellement son influence.

Par contre, il existe une différence que l’on peut tous observer, et qui apparaît déterminante dans notre construction. C’est la socialisation. Nos expériences au sein de la société ont fait de nous ce que nous sommes. Et la société ne porte pas le même regard sur les hommes et les femmes : en fonction de notre sexe, certains comportements sont encouragés, d’autres perçus comme inappropriés.

Quand on connaît l’importance de la plasticité cérébrale, on peut raisonnablement penser que notre cerveau est avant tout façonné par nos expériences. Or, si nous privilégions certaines activités, certains centres d’intérêts, certains modes de sociabilisation, c’est sous l’effet de pressions sociales. Même en imaginant un biais génétique, la différence entre hommes et femmes est principalement culturelle. Pour preuve, on peut observer que des caractéristiques pensées comme féminines dans certaines cultures sont vues comme masculines dans d’autres. Ainsi, dans l’Antiquité grecque, on pensait que c’étaient les femmes qui étaient obsédées par le sexe et qui en tiraient le plus de plaisir, tandis qu’aujourd’hui, on en fait un centre d’intérêt avant tout masculin.

« Quelle importance tout cela peut-il avoir ? » me demanderez-vous, de concert avec Ramus, l’ardent défenseur des cerveaux différenciés. On pourrait être différents de fait et égaux de droit. On peut, dit-il, lutter contre les discriminations injustes en prenant en compte cette différence de nature.

Et bien, j’en doute. Je le soupçonne de ne pas s’être vraiment posé la question. J’ai même tendance à croire que l’idée d’avoir le même cerveau qu’une femme le dérange profondément, d’où son insistance à prouver que le cerveau a bel et bien un sexe.

Parce que c’est sur la cause des inégalités que les féministes et leurs adversaires s’opposent. Si l’on croit que les hommes et les femmes sont naturellement différents, il n’est pas difficile d’associer une infériorité de fait à une nature inférieure. Les femmes accèdent moins aux postes les plus élevés ? C’est parce qu’elles supportent moins bien les responsabilités. On ne peut rien y faire, il faut l’accepter, c’est comme ça. Alors qu’en fait, l’existence du plafond de verre s’explique par des conditions sociales défavorables aux femmes : moins encouragées à mener des études ambitieuses, dépositaires des tâches ménagères qui  empêchent de se consacrer pleinement à leur carrière, défavorisées par des représentations qui associent la fiabilité à la masculinité, tout s’oppose à ce qu’on accède au sommet de la hiérarchie.

L’idée d’une harmonieuse complémentarité peut sembler plus acceptable. Elle ne suppose pas la supériorité masculine dans l’absolu, mais suggère que chaque genre est plus compétent dans un certain nombre de domaines. Méfiez-vous cependant, l’égalité dans la différence n’est pas loin du sophisme de la doctrine « separate but equal », datant de l’époque de la ségrégation raciale aux États-Unis. Il est tellement facile de reléguer les tâches ingrates aux femmes en prétendant à une équitable complémentarité.« Ce n’est pas que j’ai la flemme de faire le repassage, ma chérie, mais tu es tellement plus douée que moi pour ça. Moi, j’ai bien changé une ampoule le mois dernier, chacun son truc.» « Oh, tu t’occupes des enfants gratuitement et je fais une brillante carrière, nous sommes si complémentaires. » Etc…

De fait, il y a toujours deux schémas explicatifs, l’essentialiste, et le sociologique. Si Vidal s’emploie à prouver que le cerveau n’a pas de sexe, c’est sans doute parce qu’ainsi, elle met à mal le fondement de tout un système de pensée. Si nos cerveaux sont identiques, il ne reste plus que des facteurs sociaux, contre lesquels nous pouvons et devons lutter.

Ainsi informés de l’inexistence de la nature féminine, cessons de tenir des propos généralisant sur les femmes et les hommes. Soyons des personnes avec nos propres choix et notre personnalité propre, plutôt que des réalisations diverses d’une même essence.

Finalement, même si la science erre parfois, elle questionne tout. Peut être que Ramus nous dit que le cerveau a un sexe, Vidal n’en affirme pas moins que c’est un mythe. La science introduit le doute et exige des preuves là où régnait le préjugé. Et quand je vois ce qu’elle peut nous apporter, je crois que je l’aime toujours autant.

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( en fait c’est Dale SpenDer et pas Dale PenCer )

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1.Les facultés cognitives étant ce qui se rapporte à la connaissance ou à l’intelligence, de telle sorte qu’on parle de fonctions cognitives supérieures pour désigner le raisonnement logique, le jugement moral ou esthétique… ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Cognitif )
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