Le Raptor dissident, comique, fasciste ou incompris ?

C’est bien connu, pour réussir sur internet, rien ne vaut le buzz. Faire parler de soi, partout et par tout le monde, en bien ou en mal, mais faire parler de soi. Que personne, l’espace de quelques jours, ne puisse ignorer votre existence.
D’où l’utilité du badbuzz : on vous critique, mais vous sortez de l’ombre. Et comme, sur Youtube, la popularité engendre la popularité -la magie des algorithmes aidant, les contenus les plus vus sont les plus suggérés- il n’y a rien de plus bénéfique pour votre chaîne qu’une vague de critiques.
Qui n’a pas regardé des extraits de Touche pas à mon poste uniquement pour comprendre les polémiques récurrentes que l’émission génère ?

Et bien ce processus, on dirait que le Raptor dissident l’a parfaitement compris, et qu’il s’en sert sans vergogne pour se créer une visibilité. Le concept de son émission, c’est de produire des critiques sur des thèmes de société, parfois liés à l’actualité, sur un ton volontairement agressif et grossier. Mais ce qui lui rapporte manifestement le plus d’audience, c’est les conflits qu’il se crée avec d’autres vidéastes, plus connus que lui : DanyCaligula, Marion Seclin ou Mathieu Sommet en ont récemment pris pour leur grade. Impossible d’ignorer ces attaques directes, quand elles engendrent de véritables vagues de harcèlement sur les réseaux sociaux : ses cibles sont bien souvent obligées de lui répondre, révélant son existence à leur public, et alimentant les polémiques qu’il a fait naître.

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Par exemple, deux de ses vidéos les plus violentes ont été censurées par Youtube, suite à un trop grand nombre de signalements : celle sur Marion Seclin, et celle sur les « social justice warrior ». Il a alors accusé d’autres vidéastes de s’en être réjoui, leur a annoncé qu’il riposterait, et a vu la vidéo de riposte en question elle aussi supprimée. L’échange a fait l’effet d’une bombe dans le petit monde de Youtube, tout le monde a commenté et donné son avis sur le conflit, et il a encore gagné en visibilité.

Ce que l’on a beaucoup retenu du débat, c’est une des questions les plus brûlantes pour le monde de Youtube : la légitimité de la censure opérée par la plate-forme, suite à un trop grand nombre de signalements. Le contenu même des vidéos du Raptor est passé au second plan, et l’on refuse quasiment de discuter de l’orientation politique de ses propos. On reproché à Matthieu Sommet de l’avoir identifié à une « droite forte » sur la base de ses abonnements Twitter ( les deux seuls sites d’actualités qu’il suivait étant Égalité et réconciliation et L’insoumis ), parce qu’on peut lire quelque chose sans adhérer à ses idées. Et puis ensuite, on est passé à autre chose – la censure, scandaleuse censure.

Pourtant, il serait bon de s’interroger sur ce que dit vraiment le Raptor dans ses vidéos. Ne serait-ce que parce qu’il est en train de s’installer durablement dans le paysage de Youtube, que l’on va probablement entendre parler de lui souvent, et qu’il vaudrait mieux savoir à qui l’on a affaire.

Savoir interpréter le second degré

La première question qui se pose est celle de l’humour : y a-t-il plus qu’une volonté de divertir dans les vidéos du Raptor ?
Pour bien se comprendre, commençons par quelques définitions. On peut lire sur le blog Le monde du français, tenu par un professeur de français, que

Prendre une blague, une remarque ou un message au premier degré signifie qu’on doit l’appliquer de manière stricte et qu’on doit le prendre au pied de la lettre. Si un message doit être pris au premier degré, c’est parce qu’il ne donne lieu à aucune interprétation.

Au contraire, on doit prendre un message au second degré lorsqu’on doit le prendre à la légère ou avec un certain recul (= distance). Dans le cas d’un texte, d’une blague ou d’un message en général, il faut savoir parfois lire entre les lignes ou y deviner une seconde intention, de l’humour, de l’ironie.

Ainsi, pour faire du second degré, il faut réussir à suggérer que l’on ne pense pas ce que l’on dit.

On peut le faire par l’intonation, ou grâce à un contexte particulier. Par exemple, dans la vidéo sur les publicités du Joueur du Grenier, il dit que « la guerre, ça a l’air trop cool ». Le ton et la formulation sont naïfs et légers, pour contraster avec le contenu de la phrase, et la décrédibiliser.

Le problème du second degré, c’est donc de réussir à comprendre le rapport implicite qu’entretient le locuteur avec son énoncé. Il y a une distance, mais c’est au récepteur de l’évaluer pour comprendre ce qui est vraiment exprimé. Habituellement, on le fait très naturellement, et on comprend facilement les blagues des autres. Mais quand on traite de sujets sensibles, tout se complique, et le degré d’adhésion de l’émetteur avec son propos peut être plus dur à déterminer.

Plus largement, on a tendance à penser que l’humour, qui vise à nous divertir, est totalement dépourvu de message, notamment politique. Parce qu’il est apparemment léger, il ne pourrait pas porter un discours sérieux.
Prenons pourtant le sketch du Palmashow sur les soirée électorales : il est caricatural, avec des scènes absurdes ou absolument inconcevable, et c’est ce qui nous fait rire. Pourtant derrière, on y reconnaît une réalité déplaisante : notre scène politique nous semble aussi désespérante que celle dépeinte dans le sketch.

Et c’est souvent un des ressorts de l’humour : c’est drôle parce que c’est vrai. On touche à un aspect de la réalité, parfois dur à aborder frontalement, et la légèreté apparente du traitement comique permet plus de transgression.

Pour résumer, l’humour n’empêche pas de donner son point de vue sur la réalité, et l’on ne peut parler de second degré que s’il y a des indices de mise à distance.

Le Raptor pense-t-il ce qu’il dit ?

Alors qu’en est-il pour le Raptor dissident ? Quels sont les indices qu’il donne sur son degré d’adhésion à ses textes ? Et quel point de vue sur le monde nous offre-t-il ?

Quand on regarde la description de sa chaîne, on peut lire ceci :

Un raptor dissident tellement haut sur l’échelle de la haine que même en mettant des patates à des orphelins et en balayant des handicapés tu pourras à peine le rejoindre sur le podium des plus gros fils de pute que cette terre ait portée. Si tu as toujours voulu cracher en toute sérénité sur les gens mais que tes petites couilles d’enfant pd t’en ont toujours empêché, alors rejoins la dissidence jurassique et laisse moi régler tout ça.

Revendiquer d’être plus haineux que quelqu’un qui frappe des orphelins, ça ne parait pas sérieux. On n’est pas fier d’être un “fils de pute”, comme il dit : la présentation semble suffisamment absurde et excessive pour indiquer qu’elle n’est pas à prendre au pied de la lettre, et que tout ce qui est dit est à prendre au second degré. Ceci dit la fin de la description ne va pas dans le même sens : en substance, il revendique de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas sans oser le dire. Voilà qui introduit le doute : on dirait qu’il s’agit plutôt de cracher sans retenue la haine que tous n’osent pas exprimer, quitte à l’amplifier.

De la même façon, le sous-titre “fournisseur de haine de père en fils de pute” appelle à prendre ce qui est dit avec du recul, puisqu’il commence par s’insulter lui-même. Il y a même, parfois, des annonces au début de la vidéo pour indiquer qu’il ne faut PAS la prendre au premier degré ( “les remarques et insultes de cet épisode sont à prendre au second degré).

Pourtant, on ne retrouve pas cette introduction dans toutes les vidéos. Par exemple, il n’y a plus d’avertissement au début de celle sur Marion Seclin du 11 juillet 2016. Qu’est ce qu’on trouve à la place ? Des phrases qui expriment des généralités au présent ou à l’imparfait – donc les temps grammaticaux qui servent à énoncer des faits et des vérités générales. Aucune indication n’appelle à prendre de la distance, la formulation ne suggère pas que celui qui parle n’est pas en accord avec les énoncés proférés.

Le féminisme, avant, c’était la lutte pour des avancées sociales majeures pour la femmes comme le droit de vote (…) le droit de travailler (…) ou encore le droit à l’avortement. Mais aujourd’hui, le féminisme s’emmerde, est tombé dans la revendication systématique de tout et de rien, on s’attarde sur des détails stupides comme le fait qu’en grammaire le masculin l’emporte, et on délire avec des pseudos-combats stupides et manipulés qui relèvent souvent plus du caprice d’enfant gâté que de la réalité comme par exemple l’imposition de quotas dans le monde du travail

Dans l’exemple qui suit, issu de la vidéo Hooligans + Flics Impuissants = Euro 2016, on est dans la description d’un fait que tous peuvent constater, que rendent l’emploi du présent descriptif et l’expression “vous l’avez remarqué”. C’est un discours de vérité, qui se veut en accord avec la réalité : on est loin du second degré qui induirait au contraire un décalage avec celle-ci :

Vous l’aurez remarqué, les esclaves rebelles de la républiques ont lâché leur pancartes de manifestants du dimanche et sont allés niquer leurs économies de smicards pour aller voir des matchs flingués sous la pluie.

Le Raptor dissident n’appelle plus à prendre du recul sur ce qu’il dit, mais commence ses vidéos au premier degré. On peut penser qu’il a peu à peu basculé dans le débat d’opinion, au lieu de jouer à cracher de la haine gratuite et aveugle.

Pour croire que c’est du second degré, il faut se dire que le Raptor dissident prétend parfois jouer un rôle humoristique, ce qu’il a réellement pu faire sur certains thèmes, comme sur Game of Thrones, où il est beaucoup moins transgressif. Pourtant, quand on regarde ses dernières vidéos hors contexte, tout relève du premier degré. Lui même prétend parfois ne faire parler qu’un « personnage fictif », ou chercher simplement à bousculer les gens pour créer le débat : il semble qu’il s’agisse surtout d’un moyen de brouiller les cartes pour couper court à la critique. Il peut dire que ses vidéos ne transmettent pas un discours qui se veut persuasif, ce n’est pas pour autant que c’est ce qu’il fait.

De ce point de vue, les nuances qu’il apporte parfois semblent assez peu convaincantes, puisqu’elles sont en contradiction avec tout le reste du discours, mais elles lui permettent de se protéger de certaines critiques. Il est assez facile de se défendre en reconnaissant à un moment que « le harcèlement n’est pas seulement commis par des racailles », alors que le reste du temps on tient des propos qui vont dans le sens contraire, définissant par exemple la vidéo de Marion Seclin comme « une vidéo de merde qui essaie de culpabiliser les rares hommes qui ont les couilles d’aller parler à des meufs dans la rue, en les mettant au même niveau que Jean-Racaille qui lui est un harceleur ».

Et son attitude à l’égard de ses propres propos est révélatrice : il défend manifestement ses positions sur Twitter, et commence son épisode du 16 octobre ( YouTube Supprime Mes Vidéos – Raptor Vs Wild ) en résumant ainsi sa vidéo précédente :

En juillet dernier, j’ai fait une vidéo qui exposait la malhonnêteté argumentative de Marion Seclin. J’y reprenais chacun de ses arguments point par point et j’expliquais pourquoi selon moi ils étaient incohérents et montraient juste une tentative de manipulation.

Il se présente comme quelqu’un qui fait une analyse des arguments adverses, pour montrer leur absence de valeur. Il ne dit pas qu’il a joué un rôle de type énervé qui crache de la haine aveuglément. Au contraire, il inscrit sa vidéo comme une réponse à une argumentation, la pose sur le même plan : on est manifestement dans le débat d’idées, assumées et fermement défendues. Et c’est là qu’il a du succès.

Un contenu idéologique clair

Il s’agit maintenant de se pencher sur le contenu des vidéos du Raptor, pour identifier un peu plus clairement quelle est sa position dans le débat d’idées.

Il y a chez lui une valorisation particulière de la force. Elle lui paraît nécessaire pour régler les conflits, comme il le dit dans sa vidéo sur les hooligans :

Ces fils de pute ont bien compris qu’ils étaient arrivés en terre sainte dans le pays des fragiles qui croient que le dialogue et les commentaires Youtube peuvent régler un conflit.

Pour le coup, il y a bien du second degré et un sous entendu, avec la mise à distance de l’idée selon laquelle le dialogue permet de régler un conflit. Par l’emploi du verbe « croire », on sous entend une erreur, une idée sans rapport avec la réalité. De plus, mettre sur le même plan le dialogue et les commentaires Youtube, qui sont connus pour être le lieu du débat stérile, sert aussi à discréditer la non-violence.

C’est d’ailleurs par la force qu’on éduque les enfants, et pour lui, interdire les punitions corporelles, c’est mettre fin à l’autorité parentale. Ainsi, le terme de « fragile », employé comme une insulte, est récurrent : il vise à dévaloriser et discréditer ceux qui manquent de force.

Associée à la force, la virilité est une valeur importante, avec une valorisation des « vrais hommes » : « Si t’es un homme normalement constitué, ton instinct primitif va être de purement lui dire d’aller se faire foutre. (…) Enfin je dis bien un homme normalement constitué, pas un type louche en recherche d’identité qu a abandonné son honneur et sa virilité pour se teindre les cheveux en rose et faire des vlogs ». A contrario, l’homosexualité est suffisamment honteuse pour en faire une insulte plus que récurrente.

En conséquence transparaît une hostilité au féminisme. Dans sa vidéo sur Marion Seclin, le Raptor ne reconnaît l’utilité historiques des luttes féministes que pour les opposer au féminisme actuel, inutile et injustifié : le féminisme était utile dans le passé, mais il doit y rester. Aujourd’hui, la lutte féministe n’aurait plus sa place, et il soutient cette idée par une stratégie assez malhonnête, qui consiste à contredire une féministe, sur une vidéo, à propos d’une partie de son argumentation – quand elle dit que toute tentative de drague dans la rue est une nuisance- pour condamner l’intégralité du féminisme et de ses combats.
Certains défenseurs du Raptor n’ont vu dans cette vidéo qu’une critique d’un militantisme qui desservirait le féminisme, mais si c’est sans doute ce que beaucoup ont retenu, ce n’est pas ce qu’il dit. Lui, il dit que les femmes ne sont pas victimes de plus d’injustices que les hommes, que chacun a des problèmes d’égale gravité, et que le féminisme actuel n’est qu’une accumulation de « caprices ».
Rappelons alors que les féministes luttent contre une culture qui culpabilise et réduit au silence les victimes de viol. Qu’il n’est pas capricieux de vouloir gagner autant qu’un homme pour le même travail que lui. Qu’il n’y a rien de juste à ce que les femmes soient considérées comme les destinataires naturelles de tout le travail ingrat que suppose l’entretient d’une maison.

Plus largement, le Raptor critique les mouvements de gauche, qu’il s’agisse par exemple de manifestants ou de vidéastes engagés contre la loi travail. Mais il n’adhère pas non plus à l’ordre social, le travail serait une « vie d’esclave », le vote sans valeur, sinon celle de « donner plus de légitimité aux guignols qui nous gouvernent ».

Faites le compte : une critique du système qui n’est clairement pas de gauche, une valorisation de la force, le refus de prendre en compte les revendications des groupes dominés – et puis quoi encore ?il n’est pas un Social Justice Warrior.
Ça ne vous évoque rien, en termes d’orientation politique ?1
Ne reconnaissez-vous pas flotter ce parfum si caractéristique des années 30, quand  violence verbale et campagnes de harcèlement étaient monnaie courante ? Voyez ce qu’a essuyé Blum, ou l’affaire Salengro. ( Qui s’est suicidé suite à de fausses accusations de désertion, soutenues publiquement, et avec acharnement, par l’extrême droite. )

Dire qu’on trouve chez le Raptor une idéologie d’extrême droite, flirtant avec le fascisme2, ce n’est pas jeter à la face de l’ennemi une insulte réductrice, c’est caractériser le fond idéologique de ses discours.

Gardez cela à l’esprit. Et qu’à chaque fois que vous trouvez un argument qui vous semble juste, dans le flot continu d’injures que vomit le Raptor, vous soyez conscient que vous êtes en train d’adhérer à un discours fascisant. Lorsque vous riez à ses blagues, sachez que vous riez avec quelqu’un qui a abjuré toute idée de tolérance. Quand vous le défendez, ne prétendez pas qu’il est juste drôle, assumez que vous aimez entendre la voix amère d’une France rétrograde.


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1. Wikipédia, sur le fascisme italien : Le fascisme est un système politique autoritaire qui associe nationalisme et totalitarisme au nom d’un idéal collectif suprême. (…) En même temps il rejette la notion d’égalité au nom d’un ordre hiérarchique naturel : il définit un « homme nouveau », un idéal de pureté nationale et raciale qui nourrit en particulier l’antisémitisme, l’homophobie, l’exclusion des personnes atteintes d’un handicap et exalte les corps régénérés ainsi que les vertus de la terre, du sang et de la tradition, tout comme il affirme une hiérarchie entre les peuples forts et les peuples faibles qui doivent être soumis. De façon générale le fascisme exalte la force et s’appuie sur les valeurs traditionnelles de la masculinité, reléguant les femmes dans leur rôle maternel. Il célèbre dans cet esprit les vertus guerrières en développant une esthétique héroïque et grandiose.

2.Le mot tabou a été écrit, pardonnez-moi.

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2 réflexions sur « Le Raptor dissident, comique, fasciste ou incompris ? »

    1. Avec quoi es-tu d’accord exactement ? Le Raptor joue aussi sur l’anticonformisme, il critique tout ce qui est mainstream, alors tu peux ne pas aimer des choses qu’il critique sans être fasciste.
      Par contre on est en plein dedans quand on prétend que la violence est le seul moyen de régler les problèmes ou que les hommes sont supérieurs aux femmes (parce que oui, il l’a dit : https://youtu.be/OBALosWdTf4?t=23s). Avec un point bonus pour chaque citation de Soral ou allusion antisémite.
      Je suppose que tu n’en es pas là (en tout cas je te le souhaite).

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